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Les agents de sécurité, ceux qui savaient

Il y a un an, la cathédrale Notre-Dame brûlait. L’incendie était-il évitable ? À en croire les agents chargés de la sécurité, oui. Ils ont tenté de donner l’alerte, mais personne ne les a écoutés.

Ils sont nombreux à avoir assuré la sécurité incendie de Notre-Dame. Nombreux, car le turn-over est important, comme souvent dans les « boîtes de sécurité ». Ils savaient que le système de sécurité n’était pas à la hauteur. Ils l’ont dit et redit. En vain.

« Vous trouvez normal que Notre-Dame de Paris soit moins protégée qu’un centre commercial ? » s’offusque cet agent, resté en poste plusieurs années. « Un centre commercial qui accueille autant de public que la cathédrale, c’est un chef d’équipe et onze agents de sécurité. À Notre-Dame, d’année en année, on nous a réduit les effectifs incendie, à la fin il n’en restait plus qu’un. » Un seul agent, coincé dans son local, condamné à surveiller le poste de contrôle. En cas d’alarme, il doit prévenir ses collègues en charge de Vigipirate, dont l’un est un salarié du diocèse et l’autre dépend du ministère de la Culture. Il devra leur décrire l’incident et le site concerné pour qu’ils s’y rendent. Ce 15 avril 2019, l’agent semble n’avoir pas indiqué le bon endroit. Il était nouveau, mais il n’avait pas le droit de quitter son poste pour s’approprier la topographie des lieux, pourtant réputée difficile à appréhender.

Jusqu’en décembre 2015, les agents de la société Elytis étaient deux. Puis, le ministère a décidé de faire des économies en supprimant un poste lors du renouvellement du marché avec la société. « Mais, déjà, à deux, c’était la galère », soupire un agent. « Il y avait plein d’anomalies. Par exemple, le local de chaufferie de la cathédrale, qui est un point sensible, n’était pas sur notre chemin de ronde ! J’ai beau l’avoir signalé, rien n’a changé. » Plus grave, l’unité de gestion des alarmes, dans le poste de contrôle, dysfonctionne. « C’est bien simple : quand une alarme se déclenchait, il était impossible de la réarmer ensuite ! On a signalé le problème, encore et encore, et tout ce qu’on m’a répondu c’est : “Mets-la en veille.” Autant dire que je ne surveillais plus rien. »

Ils alertent leurs supérieurs, font remonter les dysfonctionnements, démontrent qu’il faut rouvrir un second poste pour qu’un agent puisse procéder lui-même à une vérification le plus rapidement possible. Rien ne change. L’un de ces agents, qui a craqué et demandé une autre affectation après trois années sur le site, en conserve une profonde rancœur. « Même quand les pompiers venaient procéder à des contrôles, ils ne nous adressaient pas la parole. Personne ne nous demandait de lister les points d’amélioration possible. » En off, l’un des architectes, songeur lorsqu’on lui rapporte cette anecdote, finit par acquiescer : « Vous avez raison, on ne leur a jamais rien demandé. » Personne, ni les architectes, ni les pompiers, ni le diocèse, n’a jamais pensé à s’adresser aux agents, qui sont pourtant les détenteurs du savoir sur le terrain !

Mais comment s’explique ce désintérêt pour les agents, si ce n’est par une forme d’ostracisme social ? Sébastien Bauvet, chercheur, a consacré sa thèse* aux travailleurs de la sécurité privée. Il n’est pas étonné : « Lors du salon Expoprotection, pourtant dédié à la sécurité privée, aucun agent ou cadre de terrain n’est invité à s’exprimer dans les tables rondes ou conférences. Vous trouverez uniquement des représentants de syndicats, des officiers de sécurité publique, des experts… » Pour le sociologue, cette particularité tient à une combinaison de facteurs. « La sécurité privée “grapille” de la délégation de service public au fur et à mesure de son désengagement. Mais l’environnement est très concurrentiel : les sociétés promettent des services qu’elles ne peuvent pas tenir puisqu’elles tirent les prix vers le bas pour décrocher des marchés. » Et tout est fait a minima. Les salaires, les conditions de travail. On arrive à un profil sociologique assez uniforme : des employés récemment arrivés en France, souvent originaires d’Afrique. « Il reste cette assimilation stéréotypée qui veut que si une compétence de langage n’est pas correctement acquise, on l’assimile à une incompétence générale », complète Sébastien Bauvet. Les agents ne sont pas sollicités car on les comprend mal. D’autres, au contraire, s’expriment très bien. Mais, hargneux et vindicatifs, ils n’utilisent pas les mêmes registres de langage que les employés du ministère de la Culture ou du diocèse pour s’exprimer. Le fossé jamais comblé entre ces deux mondes pourrait avoir joué un rôle décisif dans l’incendie de Notre-Dame.

Marjolaine Koch

Source : Témoignage Chrétien

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