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Reconstruire à l’identique ou moderniser l’édifice ? Après le terrible incendie qui a dévasté la cathédrale Notre-Dame, les débats sur la meilleure façon de lui rendre sa grandeur occupent l’espace médiatique. Entretien avec l’historien Dominique Poulot, spécialiste de la notion de patrimoine.

Près de 22,7 millions d’euros : à la date du 30 avril, c’est la somme qu’affirme avoir collecté la Fondation du patrimoine, selon son site, pour « sauver Notre-Dame de Paris ». Plus de 200 000 Français, pas aussi fortunés que Bernard Arnault ou François Pinault, ont mis la main à la poche pour aider à restaurer le monument ravagé par un terrible incendie, le 15 avril dernier. Pas de doute, nombreux sont ceux qui attendent avec impatience qu’il retrouve tout son éclat.

Mais l’émotion provoquée par le désastre a laissé place à un débat nourri sur le sujet, plus technique, autour de la façon de reconstruire. Des spécialistes de la conservation des monuments ont notamment appelé Emmanuel Macron à la « prudence », dans une tribune publiée le 28 avril par Le Figaro, jugeant précipité le délai de cinq ans annoncé par le président. Edouard Philippe, lui, a évoqué « une nouvelle flèche adaptée aux techniques et enjeux de notre époque » et annoncé que la question ferait l’objet d’un « concours d’architecture international ».

Les ébauches publiées par certains architectes, accueillies parfois avec enthousiasme, ont le plus souvent provoqué dérision ou inquiétude. Le débat est si vif qu’il fait maintenant l’objet de sondages : selon une étude de YouGov pour le HuffPost et CNews publiée le 30 avril, 54% des sondés souhaitent que Notre-Dame soit restaurée « à l’identique », quand seuls 25% souhaitent un « geste architectural ».

Pour comprendre pourquoi les Français sont si attachés au respect du monument original, et quand est née l’idée qu’un tel monument devait rester identique pour l’éternité, franceinfo a interrogé l’historien Dominique Poulot, spécialiste de la notion de patrimoine, et professeur à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne.

Franceinfo : L’émotion que l’on a pu observer lors de l’incendie de Notre-Dame, et les passions que déchaîne la question de sa reconstruction, témoignent de l’attachement des Français aux monuments historiques. Quand nait en France cet attachement au patrimoine ?

Dominique Poulot : Le goût pour la conservation commence lors de la période du romantisme, dans les années 1830-1840. C’est le moment où Victor Hugo écrit Notre-Dame de Paris [publié en 1931]. Au XVIIIe siècle, on avait déjà fait des fouilles, découvrant que le site où elle était édifiée était très ancien, et l’idée était née qu’il s’agissait du plus ancien morceau de Paris. Avec le succès du roman de Victor Hugo, qui a été un best-seller incroyable, elle est devenue une cathédrale romantique.

A l’époque, Victor Hugo s’engage par ailleurs dans des commissions officielles sur la question du patrimoine. Prosper Mérimée, nommé inspecteur général des monuments historiques, essaie de mobiliser les élites locales pour sauver les monuments. Et certaines publications, comme la série d’albums illustrés Les Voyages pittoresques, qui montrent des paysages urbains de France, des ruines, des églises, des arènes, ont un certain succès et contribuent à donner une image plus vaste du patrimoine. Mais c’est encore très cher et réservé à une élite qui sait lire.

Le sentiment d’attachement aux monuments reste alors, quand il s’agit de monuments religieux, politiquement clivé entre la droite et la gauche. La droite a longtemps accusé la Révolution française d’avoir voulu détruire les églises et la République a eu un discours un peu hésitant sur la question jusqu’à la fin du XIXe siècle.

Existe-t-il un événement qui marque un tournant pour le patrimoine ?

Le tournant, c’est la séparation de l’Eglise et de l’Etat [par la loi de 1905], car se pose alors la question de l’entretien des édifices religieux. Avant, il était considéré comme une affaire collective. Mais si on crée une séparation entre ceux qui se servent de ses édifices et les autres, pourquoi ces derniers paieraient ? Il faut imaginer un sens différent du sens religieux. Maurice Barrès, s’adressant à l’Assemblée, dit alors qu’il ne défend pas les églises au nom des dieux chrétiens, mais parce qu’elles sont l’histoire de la France. La loi de 1913, qui est la grande loi sur les monuments historiques, est votée, et on décide que l’entretien des cathédrales comme Notre-Dame relève de l’Etat, et le reste de l’investissement des fidèles.

Arrive la première guerre mondiale, et notamment la destruction de la cathédrale de Reims, touchée par des obus. Elle provoque un mouvement d’émotion un peu comparable, toute proportion gardée, à celui que l’on voit aujourd’hui. A la différence que c’était quelqu’un, l’ennemi, qui avait détruit l’édifice. L’émotion était unanime, on ne cherchait plus à savoir si on était catholique ou républicain…

Mais si les Français commençaient à s’attacher à leurs monuments, étaient-ils aussi attachés qu’aujourd’hui à l’idée qu’il fallait les conserver à l’identique ? Après tout, la flèche qui a disparu dans l’incendie, réalisée par Viollet-le-Duc, ne datait que de 1859, après plus de 60 ans sans flèche sur Notre-Dame ?

La question de la restauration de Notre-Dame par Viollet-le-Duc est complexe. Il revendiquait l’invention de la théorie de la restauration des monuments, qu’il a détaillée dans son dictionnaire d’architecture. Il explique qu’il ne faut pas les remettre dans l’état dégradé dans lequel ils se trouvaient avant qu’ils soient restaurés, mais réaliser ce que l’architecte de l’époque aurait fait s’il avait pu aller au bout de sa réflexion. Viollet-le-Duc était persuadé de pouvoir faire comme aurait fait un architecte du XIIIe siècle – ce qui a fait débat à l’époque – et il a même détruit des ajouts postérieurs à cette époque pour revenir à un état primitif de Notre-Dame. Il a créé une nouvelle flèche, certes, mais il était confronté à l’absence de source sur ce qu’était la première flèche.

Et il était dans l’idée qu’il fallait finir la cathédrale. De nombreuses cathédrales n’étaient pas achevées à l’époque, on considérait qu’on pouvait le faire en essayant d’être cohérents par rapport au modèle original. La cathédrale d’Orléans a continué à être bâtie jusqu’au XVIIIe siècle parce qu’elle était inachevée, en essayant de « faire gothique », mais avec des dessins de leur temps.

Cette théorie fixée par Viollet-le-Duc va être appliquée par les architectes français, mais pas forcément ailleurs en Europe. En Angleterre ou en Allemagne, il a des adversaires qui pensent que revenir aux origines des monuments est une utopie, et privilégient l’entretien des édifices, quand une spécialité française est de laisser tomber en ruines jusqu’à ce qu’on intervienne. Ces débats aboutiront à la charte de Venise [traité international sur la conservation et la restauration des bâtiments anciens signé en 1964, PDF], qui dit qu’il ne faut toucher à rien, tout laisser en l’état. Mais ce n’est pas une science exacte et elle est encore appliquée de façon variable. Les Français ont tendance à décaper un bâtiment pour qu’il ait le même aspect partout, tandis que les Italiens, par exemple, sont moins interventionnistes et vont davantage garder la patine du temps.

On peut donc restaurer un bâtiment historique en étant « interventionniste » sur certains aspects. Pourquoi, dans ce cas, l’opinion publique est-elle si hostile à l’idée de construire une nouvelle flèche moderne issue d’un concours international d’achitecture ?

Les modalités de cette décision, prise d’en haut, par l’Etat, me paraissent assez dépassées. L’évolution internationale sur ces questions estime qu’il faut davantage faire participer la population au débat. Et, surtout, les architectes candidats à ce concours ne seront pas, a priori, des spécialistes du monument. N’importe quel architecte va pouvoir imaginer ce qu’il veut. Alors que, depuis un siècle, s’est constitué une spécialité d’architectes qui travaillent sur les monuments anciens.

Utiliser des matériaux contemporains n’est pas forcément choquant. La charte de Venise établit l’idée que la restauration doit être réversible et visible. L’utilisation de matériaux contemporains peut servir à montrer le contraste entre ce qu’on a rebâti et l’ancien. La cathédrale de Reims a été restaurée avec du béton. Mais c’est de la restauration, pas une création ex nihilo.

Comment traitait-on les monuments avant cette prise de conscience de l’importance du patrimoine ? A-t-on perdu une partie de ce dernier, faute de s’en préoccuper ?

Avant l’invention de l’idée de monument historique, on pensait qu’un bâtiment servait avant tout à quelque chose, qu’il devait répondre à une fonction. Et s’il ne correspondait pas à cette fonction, on l’aménageait. Au XIXe, quand on a commencé à évoquer leur conservation, on a débattu de ce qu’il fallait conserver. On expliquait alors qu’un hôtel de ville, une cathédrale, une église, devaient être absolument exceptionnels pour être conservés. Sinon, la priorité était qu’ils répondent à leur usage.

Au début, on conservait surtout des églises médiévales, sans vraiment attacher d’intérêt à ce qui datait du XVIIe ou XVIIIe siècle. Dans les années 1820-1830, il y a par exemple eu un débat sur le château de Chambord, pour savoir s’il méritait d’être préservé ou s’il valait mieux le raser et vendre les pierres. C’est une époque où beaucoup de châteaux délaissés ont été rachetés à bas prix par des spéculateurs et détruits. Dans les premiers temps, les deux critères pour faire partie du patrimoine étaient qu’un bâtiment soit intéressant artistiquement ou historiquement et l’idée était qu’il fallait un laps de temps pour cela.

Est-il arrivé que des bâtiments soient contestés lors de leur construction, mais finissent par être acceptés au sein de ce qu’on considère être le patrimoine ?

La pyramide du Louvre a été très décriée. Aujourd’hui, c’est l’image que les touristes vous montrent quand ils vous demandent comment se rendre au Louvre. Mais le meilleur exemple, c’est sans doute la tour Eiffel. Quand elle a été construite, il y a eu une levée de boucliers, et on parlait de la démolir après l’exposition universelle. Aujourd’hui, c’est une icône. Il est difficile d’expliquer pourquoi un monument va s’enraciner dans le patrimoine, c’est assez mystérieux. Ce n’est une évidence qu’a posteriori.

En revanche, le fait qu’on ait changé la couleur de la tour Eiffel, et qu’on y ait ajouté des lumières, ne choque personne parce que c’est un monument de la modernité. Les premières lumières qu’on a installées dessus [en 1925] étaient même une publicité pour Citroën. Je pense, cela dit, qu’aujourd’hui une telle publicité choquerait, preuve que la tour Eiffel est entrée plus profondément dans le patrimoine qu’à l’époque.

Plus largement, le champ du patrimoine s’est élargi formidablement. Dans les années 1930 a commencé la patrimonialisation de l’art populaire, qui n’existait pas avant. Pour la première fois, ce que faisaient des paysans pouvait avoir de l’intérêt, être montré dans un musée et être vu comme esthétiquement beau. Puis, le très contemporain est entré dans cette catégorie, avec André Malraux, qui a fait entrer dans le patrimoine les bâtiments de Le Corbusier. Aujourd’hui, un architecte peut espérer voir de son vivant son édifice considéré comme faisant partie du patrimoine.

Est-ce que la vision qu’ont les Français de ce qui constitue notre patrimoine correspond forcément à celle qu’en a l’Etat ?

Ce sera la principale question pour les années qui viennent. Ce à quoi les gens s’attachent n’est pas forcément ce que les spécialistes recommandent de sauver. Quand on a protégé certains hangars des années 1930, ou des installations ferroviaires, ça a choqué. Il n’est pas évident que tout le monde comprenne pourquoi on préserve le patrimoine industriel récent. C’est pour ça que le rôle de l’Etat est important. Le public peut donner aux moments auxquels il tient, mais il faut du financement pour le reste.

Par exemple, il est difficile de financer la restauration du petit patrimoine local, les lavoirs de certains villages, par exemple. Même si localement les gens y sont attachés, ça ne va pas forcément les convaincre de donner de l’argent. Même Notre-Dame avait du mal à trouver des fonds avant l’incendie. L’organisation du loto du patrimoine correspond très clairement à un désengagement de l’Etat, sur le modèle anglais. On demande à la société civile de pallier ce retrait, mais au fond, les recettes de ce loto représentent très peu d’argent.

N’y a-t-il pas un attachement particulier au patrimoine en France, par rapport à nos voisins ?

Je ne suis pas sûr qu’il s’agisse d’une spécificité française. Chaque pays croit qu’il est spécifique, mais en Italie, par exemple, le patrimoine est idéologiquement et symboliquement au moins aussi important qu’en France. Dans l’Europe d’aujourd’hui, on ne peut pas dire que nous sommes plus attachés que d’autres à nos monuments. Si une autre cathédrale, par exemple Saint-Paul à Londres, avait brûlé, l’écho mondial aurait été le même.

Le retentissement de cet incendie, et l’ampleur des dons de la part non seulement de grandes fortunes mais aussi du grand public, vous donne-t-il de l’espoir pour l’avenir de la conservation du patrimoine ?

Je pense que c’est un phénomène ponctuel, qui ne se reproduira pas. Depuis quelques décennies, on constate l’émergence de « communautés émotionnelles » autour d’événements comme celui-ci. La première s’est formée lors des inondations de Florence, en 1966. Ça a été un événement mondial, la reconstruction a été aidée par un appel aux dons et des jeunes Européens sont venus sur place ramasser la boue. Il y a eu des résultats mais c’est retombé après quelques années. Et, aujourd’hui, le patrimoine italien n’est pas le mieux protégé ni le mieux financé. Je suis donc modérément optimiste pour ce qui est de la France.

 

 

Source : francetvinfo.fr

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