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Dans le document “Macron-Gilets jaunes, l’histoire secrète”, BFMTV nous apprend qu’une horde de putschistes ultra-violents a pendant des mois mis le pays à feu et à sang, blessant gravement son président. Heureusement, après avoir été empêché d’agir par ses conseillers obtus, Emmanuel Macron a pu confirmer son génie et son talent de visionnaire pour résoudre définitivement la crise.

« Nous allons vous emmener au cœur du pouvoir, promet Bruce Toussaint, pour vivre l’un des épisodes les plus graves et inattendus de la Ve République. » Lundi dernier, pour fêter le premier anniversaire du mouvement, BFMTV diffuse un « long format » intitulé Macron-Gilets jaunes, l’histoire secrète. « Pendant ces quelques mois, poursuit le présentateur, l’Elysée, Matignon, le gouvernement ont été secoués par un mouvement spontané et violent. » Surtout violent. « Comment Emmanuel Macron a-t-il géré cette colère ? Comment a-t-il fait face à la haine des manifestants ? » Colère, haine… Les Gilets jaunes ne constituent pas un mouvement social avec des revendications, ils se satisfont d’exprimer des sentiments primaires.

« Je vous propose de nous replonger un an en arrière, suggère Bruce Toussaint. On est en novembre 2018, le président va d’abord au contact des Français pendant plusieurs jours juste avant les cérémonies du 11-Novembre. » « C’était une façon de parler aux Français, rappelle Ruth Elkrief, de se placer dans l’Histoire. » En voulant rendre hommage à Pétain. « Mais ce à quoi on a assisté, c’est la violence de l’accueil. » La violence, déjà… C’était Verdun. « C’est les harangues contre le président, la colère. » Horreur, des harangues… « Et la surprise du président et de ses équipes qui étaient censées être dans l’histoire mais qui est dans l’histoire très contemporaine qui est très violente. » Bien plus violente que la Grande Guerre.

« C’est intéressant, juge Bruce Toussaint… On aurait dû comprendre que c’était le début de quelque chose. » « J’ai un autre souvenir, ajoute Ruth Elkrief, l’interview de Ségolène Royal au tout début novembre sur ce plateau qui disait qu’il fallait abandonner cette taxe. » Une visionnaire. « Et vous, François Boulo ? », demande Bruce Toussaint au seul représentant des Gilets jaunes présent. « On fait une erreur en disant que personne ne s’y attendait, répond l’intéressé. Dès les élections, je disais “Macron élu, dans six mois la France est dans la rue”. » L’invité décrit « une politique injuste avec par exemple la suppression de l’ISF », pointe « l’arrogance de la jeunesse, il a voulu avancer en mode bulldozer » et rappelle ses « petites phrases méprisantes ».

Logiquement, Bruce Toussaint en déduit : « La première année du quinquennat d’Emmanuel Macron, elle se passe correctement… » « Oui, confirme Ruth Elkrief, on a un président qui part à l’étranger et qui représente la France et qui est adulé à l’étranger. » Normal, c’est le seul à pouvoir sauver le monde. « Ça, c’était intéressant et agréable pour les Français. » Je me souviens, j’étais euphorique, ravi de savoir que les étrangers plébiscitaient la baisse des APL. « Mais sur les petites phrases et l’arrogance de la jeunesse, ça, on l’avait remarqué. On se disait oui, il y a un problème sur la forme dans sa manière de gouverner. » Seulement sur la forme, sur le fond, la politique menée était idéale. « Il y avait un manque de pédagogie. » La fameuse pédagogie, il en manque toujours. « … Et une manière qui se voulait franche, mais qui en réalité était vécue comme violente et agressive. » Seulement « vécue », c’est une question de ressenti. « On en a très souvent parlé sur ces plateaux. » Et on a déployé beaucoup de pédagogie pour faire admettre combien il était souhaitable de prendre aux pauvres pour donner aux riches.

« Cette colère ne datait pas d’un an et demi, précise Ruth Elkrief. C’est une série de désenchantements et de sentiment d’abandon qui ont été nourris pendant des décennies. » Voilà, c’est juste un « sentiment ». Sinon, les Gilets jaunes adorent les politiques libérales menées depuis des décennies. « Quand Emmanuel Macron arrive, il y a le ton, qui est l’allumette qui met le feu à ce sentiment d’abandon. » Voilà, c’est juste une question de « ton ». « Y a aussi cette déconnexion qui est propre à l’exercice du pouvoir, avance Bruce Toussaint. Tous les présidents le racontent. » Pauvres présidents victimes de déconnexion. « Elle est d’autant plus marquée qu’il se veut en rupture totale avec ses prédécesseurs. Il crée un mouvement, il y a des gens qui viennent de la société civile qui deviennent députés. Y a une promesse de changement et de rapprochement avec la société civile. » Avec la société civile des professions libérales et des chefs d’entreprise. « Et en fait cet isolement est le même que pour ses prédécesseurs. » On n’y peut rien, c’est le destin.

Bruce Toussaint lance le grand document : « Ce que vous allez découvrir dans quelques instants est absolument édifiant, notamment ce qui s’est passé au Puy-en-Velay. Ce sont des témoignages inédits. » Quasi exclusivement des témoignages de proches du président, de journalistes proches de la présidence, du style de Bruno Jeudy. Une seul opposant, le maire PCF de Bernay (à propos du premier « grand débat »), une seule Gilet jaune, Jacline Mouraud (les deux ou trois autres sont seulement interrogés sur ce qui s’est passé d’édifiant au Puy-en-Velay).

« Dans les couloirs de l’Elysée, commence la voix off, il se murmure que c’est un signe du destin, que ce soir-là le sort a joué en faveur du président en lui accordant une pause au pire moment du quinquennat. » Nous sommes le 15 avril, Emmanuel Macron doit prononcer « une allocution très attendue ». Christophe Jakubyszyn, éditorialiste de TF1, raconte que, pendant le tournage, « une information se propage : la cathédrale Notre-Dame est en feu ». Quel signe du destin, quel réjouissant coup du sort…

Emmanuel Macron décide de ne pas diffuser le discours déjà enregistré. « Heureusement que ce discours n’a pas été diffusé, se réjouit Christophe Jakubyszyn. C’était pas un très bon discours, trop long, très ennuyeux. Donc, quelque part, oui, c’est un mal pour un bien. » L’incendie de Notre-Dame, un mal pour un bien ? Je commence à croire que Nicolas Dupont-Aignan avait raison quand il disait que la cathédrale avait été victime d’un attentat. Sauf que ce n’était pas un complot islamiste mais gouvernemental. « Si le discours avait été diffusé, je ne suis pas sûr que la crise des Gilets jaunes aurait eu la même issue. » Une heureuse issue. « Notre-Dame occupe l’actualité pendant dix jours, reprend la voix off. Le mouvement des Gilets jaunes est éclipsé. » Ça valait le coup de mettre le feu au monument. « Le président voulait en finir avec la crise, le destin l’a aidé à tourner la page après cinq mois qui l’ont marqué à vif. » A vif ? Il a perdu un œil, une main ?

Le film effectue un saut temporel dans la « crise sans précédent dans l’histoire de la Ve République ». Direction « Buenos Aires, la capitale du monde hispanophone ». Ah bon, depuis quand ? Et Mexico, et Bogota, et Madrid ? « Ce 28 novembre 2018, il flotte comme un parfum d’été. » Peut-être parce que, dans l’hémisphère Sud, c’est la fin du printemps. Emmanuel Macron vient participer au sommet du G20. Trois jours plus tard, « il est 11 heures à Paris, l’acte 3 des Gilets jaunes dégénère ». Cécile Amar, autrice d’un livre, témoigne : « Y a des gens qui lui envoient des images de BFM. » Tu crois être tranquille, à l’autre bout du monde, loin des chaînes info franchouillardes et voilà qu’on te balance des images de BFMTV.

David Revault d’Allonnes, du JDD, l’organe officiel de la Macronie, révèle : « Le chef de l’État réalise que le pays est au bord de la révolution. » Il doit être aux anges, lui qui a intitulé Révolution le livre de sa campagne…

Retour en arrière, début novembre. Cécile Amar raconte la réaction du président au succès de la vidéo de Jacline Mouraud. « Il interpelle ses collaborateurs en leur disant : “Mais qu’est-ce que c’est que ce truc ? Elle fait 5 millions de vues, il faut répondre !” Donc lui il voit qu’il faut répondre. » Il est aussi clairvoyant que Ségolène Royal. « Autour de lui, y a que gens qui disent : “Nan mais c’est rien du tout cette vidéo.” » Maudit entourage. C’est parce que le président a été mal conseillé qu’est né le mouvement des Gilets jaunes. Zoom sur « ceux qui l’ont accompagné pendant sa campagne et pendant sa première année à l’Elysée », l’éditorialiste Michaël Darmon confie : « Ils sont très contents d’eux-mêmes. » Maudits « mormons ». Un ex-conseiller, Sylvain Séjourné, confirme : « Personne voit venir un mouvement social d’importance. » Sauf le président (et Ségolène Royal). « Evidemment y a une grogne. » Normal, ce sont des animaux sauvages. « Mais on laisse passer les choses… » Contre l’avis du président.

« Dix jours après la première manifestation, l’assurance d’Emmanuel Macron commence à se fissurer. » Dix jours après la manif du 17 novembre, c’est le 27. Comme dans ses autres récits rétrospectifs, BFMTV occulte totalement la journée du samedi 24 novembre. C’est pourtant là que tout a basculé, quand les manifestants, pacifiquement massés en bas des Champs-Elysées se sont faits charger et inonder de gaz lacrymogène, ce qui les amène à se défendre en dressant des barricades enflammées. Sur le moment, Ruth Elkrief en était pourtant bouleversée, affolée que les images de la plus belle avenue de monde en feu fassent le tour du globe… Bref, sans cette journée du 24 novembre, et l’initiative de réprimer violemment les Gilets jaunes, ils ne seraient pas revenus la semaine suivante avec, pour certains, l’intention d’en découdre et, pour beaucoup, la volonté de ne pas se laisser faire.

Donc, ce 27 novembre, lors de sa conférence de presse sur le climat, « le président est sur le point d’accepter ce que réclament les Gilets jaunes ». « L’intuition du président, dévoile François Bayrou, c’était qu’il fallait agir sur la taxe tout de suite. » Formidable intuition. « Mais à la dernière minute, Emmanuel Macron supprime la phrase de son discours. » Allons bon. « Pourquoi cette volte-face ? Pour François Bayrou, le président s’est laissé convaincre par ceux qu’on appelle les “technos”. » Encore un coup de son aveugle entourage. « Leur logique, explique François Bayrou, c’est qu’il fallait tenir bon. » Résultat, le mouvement des Gilets jaunes a tenu bon. « Emmanuel Macron comprend qu’il faut peut-être lever le pied, envoyer des signaux pour faire baisser la tension, confirme Michaël Darmon. Et il y a Edouard Philippe qui veut continuer sur la ligne. » La crise des Gilets jaunes, c’est aussi la faute du Premier ministre. Emmanuel Macron, lui, n’y est vraiment pour rien.

« Emmanuel Macron va réaliser la haine qu’il suscite lors d’un déplacement. » C’est le morceau de bravoure du film, il en occupe une bonne part. Le 4 décembre, quand le président atterrit au Puy-en-Velay, des personnels de l’aéroport dénoncent sa présence aux Gilets jaunes locaux. « Le chef de l’État est venu soutenir les employés traumatisés » de la préfecture dont une annexe a brûlé. « Il s’est retrouvé face à des fonctionnaires qui avaient décidé de donner leur vie au service des autres, compatit Benjamin Griveaux, et qui avaient été mis face à une violence absolue. » Pire qu’à Verdun.

« Une trentaine de personnes l’attend à sa sortie, il baisse sa vitre pour les saluer. Pour seule réponse, un lot d’insultes. » « C’est des gens qu’il reconnaissait, assure François Bayrou, comme ceux qu’il avait rencontrés dont il avait croisé le regard. Ça fait beaucoup plus mal. » Au point que je verse une larme. « Surtout que la violence va monter d’un cran. » Pensez donc, un Gilet jaune se dresse seul au milieu de la route, bras écartés, face au convoi présidentiel. La violence devient insoutenable. Elle confine à l’horreur quand « Roger tape sur la vitre arrière du président ». « Après, je prends un coup de pare-choc et je tombe », raconte-t-il. Mais les coups de pare-choc, ça ne compte pas. La violence, c’est de poser la paume de sa main sur la vitre présidentielle.

François Bayrou reprend : « Je pense qu’il l’a vécu douloureusement. » Cette fois, je pleure vraiment. Je ne supporte pas la violence et encore moins de voir souffrir mon président (ou la vitre arrière de sa voiture blindée). Retour à Paris, « Emmanuel Macron mobilise la DGSI pour infiltrer les Gilets jaunes. On se demande s’il n’y a pas des influences étrangères. Les services secrets sont chargés de vérifier ces intuitions de l’Elysée ». Encore des intuitions des maudits conseillers car, l’enquête le révèle, « l’origine du mal est bel et bien française ». Rappelons qu’un mouvement social est forcément un « mal ».

« Il y a des rumeurs qui circulent selon lesquelles l’Elysée pourrait être l’objet d’une attaque par les égouts. » Pour y faire face, « le président se met à pratiquer la boxe dans la salle de sport de l’Elysée ». Stéphane Séjourné confie : « Y a eu certains moments où ça a cogné plus fort parce qu’il fallait passer les nerfs. » Il aurait dû prendre exemple sur Benalla et aller casser du manifestant, ça l’aurait bien mieux défoulé. « Il est très amaigri, il est très stressé, très fébrile », s’attendrit la voix off, et moi aussi. Le sénateur ultra-macroniste François Patriat révèle qu’au Palais du Luxembourg, un possible intérim de Gérard Larcher est envisagé, malgré la boxe approximative du président de la Haute Assemblée.

« Le président va devoir abattre sa dernière carte, repartir à la conquête des Français. » Des Français soigneusement triés. « Il investit l’espace médiatique avec son grand débat. » Et les médias investissent un maximum d’espace pour son grand débat. « C’est l’idée du président, remarque Stéphane Séjourné. Les collaborateurs n’étaient pas forcément convaincus. » Maudits collaborateurs. Le ministre Sébastien Lecornu l’admet, « j’étais plus que circonspect ». Et voilà : quand le président n’écoute pas ses collaborateurs, les ennuis s’éloignent et son génie peut s’exprimer.

Chantal Jouanno, qui devait organiser le débat, soutient que « la Commission nationale du débat public ne peut être utilisée à des fins politiques ». Résultat, « le 7 janvier, son salaire est révélé, le montant crée la polémique ». « La fuite de salaire, analyse Bruno Jeudy, c’est un grand classique pour couper la tête de quelqu’un. » Ça a marché. Sébastien Lecornu l’assume : « La CNDP n’était pas adaptée à ce que le président attendait. » La CNDP n’était pas adaptée à une opération de propagande.

La première séance du grand débat se déroule dans un petit village normand. « Le 15 janvier, aucun manifestant à l’horizon. » Et pour cause, les Gilets jaunes sont retenus par les forces de l’ordre à l’extérieur d’un immense périmètre de sécurité. « Emmanuel Macron est rassuré, six cents élus ont répondu présents. » Et pour cause, rapporte Valéry Beuriot, le maire de Bernay : la préfecture s’est toute entière mobilisée pour les convaincre de venir. Le récit admiratif du one-man-show vante l’aisance et l’à-propos du président. Au bout d’un moment, « Emmanuel Macron prend ses aises ». « Je vais enlever ma veste, j’ai chaud. » Voilà un homme qui mouille la chemise. « Il utilise l’humour comme parade. » C’est le roi du stand-up, meilleur que Sarkozy. « Sentant que le vent tourne en sa faveur, il veut en profiter. » Le vent que produisent les commentaires des éditorialistes. Après avoir fait durer le débat (contre l’avis de son idiot d’entourage), le président suscite sur le plateau de BFMTV des louanges infinies à sa « performance ».

« Le succès médiatique pousse le président à poursuivre l’exercice. » Et BFMTV à poursuivre ses retransmissions in extenso suivies de pâmoisons unanimes. « Mais ce grand oral a-t-il réussi à sauver Emmanuel Macron ? » La réponse est oui, les Gilets jaunes sont battus par KO. Pour saisir les conséquences de cette crise, rien de mieux que d’interroger la plus impartiale des observatrices, la secrétaire d’État Emmanuelle Wargon : « Il y aura eu un avant et un après. » C’est ce que disent les éditorialistes tous les jours à la télé. « On en a tiré les leçons durables dans la manière de gouverner. » Et la manière, ça change tout pour plumer les chômeurs et imposer de travailler plus longtemps pour une moindre retraite.

Le film se termine dans les coulisses d’une interview exclusive. « C’est une parole rare qu’il a réservée à un grand journal américain. » Une parole rare entendue à longueur d’antenne pendant les trois mois de son grand débat avec lui-même. Au grand journal américain, il confie : « D’une certaine façon, les Gilets jaunes ont été très bien pour moi. » Je comprends mieux. Le président a laissé se développer le mouvement social, en faisant porter la responsabilité à son entourage incompétent, parce qu’il savait qu’il lui serait bénéfique. « Il a l’impression de s’en être sorti. » Ce n’est pas qu’une impression, il est désormais aussi populaire que l’abbé Pierre. « Il a promis un changement de ton et de méthode pour l’acte 2 du quinquennat. » De ton et de méthode, mais pas de politique… D’après mes observations, il semble que le ton et la méthode correspondent à l’immigration et à la laïcité, au voile et aux musulmans…

En plateau, Bruce Toussaint applaudit : « Voilà pour cette passionnante enquête. » « Formidables, formidables, ces coulisses », s’enthousiasme Ruth Elkrief, qui a pu voir son idole occuper l’écran pendant près d’une heure. Le député LREM Bruno Bonnell est le seul politique invité pour ce débrief. « Ce qui frappe, juge Bruce Toussaint, c’est l’incroyable retard à l’allumage. » Ruth Elkrief dévoile un scoop – anonyme : « On se souvient d’une rencontre collective de notre rédaction avec une personnalité importante du gouvernement qui nous reproche de trop parler des Gilets jaunes. Et nous, on dit : “Il se passe quelque chose de très grave.” » Ça alors ! Comme Emmanuel Macron (et Ségolène Royal), Ruth Elkrief avait anticipé le soulèvement des Gilets jaunes. « On a en face de nous des visages très sceptiques. » Les visages des fameux conseillers bornés.

L’éditorialiste déplore : « Le pouvoir est enfermé dans son palais. » Avec son entourage maléfique. « Et les élus ne relaient pas suffisamment l’inquiétude qui monte… » La « société civile » macroniste ne connaît pas bien la société ? C’est étrange. « … Et cette haine, cette violence qu’on voit après. » Ah oui, la haine, la violence. Ces gens ne sont pas doués de raison. « Y a une phrase importante, estime Bruce Toussaint, celle de François Bayrou : “Je n’ai pas été écouté.” » « C’est un classique de François Bayrou, rétorque Bruno Bonnell. Pourquoi n’avons-nous pas écouté ? Parce qu’on a tous vécu l’élection [d’Emmanuel Macron], que personne n’avait vu venir l’élan populaire. » Un formidable élan populaire de dizaines de millions d’électeurs qui ont voté pour lui au premier tour, sans compter les autres dizaines de millions qui au second tour se sont résolus à voter pour lui afin de « faire barrage » à l’extrême-droite.

« Y avait une nouvelle légitimité politique. » Assise sur du vent. « Et on va le vivre une troisième fois en mars, prédit le député. Les municipales vont se jouer sur de nouveaux critères. Les Verts dans leur forme la plus extrême sont en train de monter, on les écoute toujours pas. » Ça vaut mieux, si ce sont des extrêmes-verts. « Je parle d’une écologie idéologique. » Alors que LREM n’a aucune idéologie, c’est bien connu. « Une espèce de volonté de sauver la planète… » C’est idiot. Pourquoi ne pas continuer à la dévaster sans idéologie ? « Après les Gilets jaunes, on va avoir une petite vague verte, j’en doute pas une seconde. » Tant que ce ne sont pas des algues vertes. Pour Bruno Bonnell, le mouvement des Gilets jaunes, « ça veut dire que la classe politique doit casser ses certitudes et passer à une démocratie participative réelle ». Par exemple, la démocratie participative réelle du grand débat.

Bruce Toussaint sollicite le Gilet jaune de service. « François Boulo, vous avez profité de cette déconnexion, de ce retard à l’allumage. » Les Gilets jaunes sont des profiteurs. « On ne peut pas parler de profit, objecte l’intéressé. Les gens n’ont pas compris une si grande indifférence d’Emmanuel Macron. Aujourd’hui, il n’a toujours pas compris le mouvement. » Bien sûr que si, puisqu’il a mené le grand débat puis répondu à leurs préoccupations majeures : l’immigration et la laïcité, le voile et les musulmans…

Ruth Elkrief analyse le mouvement dans sa durée. « Ce ne sont pas les mêmes qui restent jusqu’au bout. Il y a les Gilets jaunes du début et les Gilets jaunes de la fin. Il y en a qui sont rentrés chez eux et d’autres qui sont sortis. Ceux qui sont restés à la fin n’étaient pas aussi spontanés, aussi authentiques. » On ne pouvait plus se moquer d’eux parce qu’ils faisaient des fautes de français et les ridiculiser parce qu’ils ne maîtrisaient pas les codes des médias. Emmanuelle Anizon, de L’Obs, estime au contraire que les Gilets jaunes de la fin, même s’ils sont moins nombreux, étaient là dès le début.

« Le rond-point des Vaches, il est encore tenu, ajoute François Boulo, familier du lieu. Si des gens sont rentrés chez eux, c’est aussi parce qu’il y a eu une forte répression et que les gens ont peur de manifester. » Hein ?? ? Quelle répression ? Encore un peu et vous allez voir que cet agité va évoquer des « violences policières » alors que notre président a lui-même vu sa vitre arrière mutilée, qu’il a bien précisé qu’il était impensable de parler de violences policières dans un Etat de droit. Au cous d’une soirée toute entière consacrée la modeste personne de notre président blessé, les propos de François Boulo s’apparentent à un crime de lèse-majesté.

« Mais le mouvement conserve des dizaines de milliers d’“agents dormants”, poursuit François Boulo, qui n’ont pas été satisfaits par les réponses du gouvernement et qui sont prêts à se mobiliser… » La discussion se poursuit quelques instants, jusqu’à ce que Bruce Toussaint relève : « Vous avez parlé d’agents dormants. Je comprends pas très bien. » « Pas un seul Gilet jaune n’est rentré chez lui parce qu’il aurait été convaincu par les mesures prises, lui explique François Boulo. Ils attendent une nouvelle occasion de se mobiliser pour mener le rapport de force. »

« De façon concertée, organisée, relance Bruce Toussaint, parce que “agents dormants”, euh… » Ça évoque un complot. « C’est juste une expression pour vous faire comprendre que… », tente François Boulo. « Enfin, le coupe l’animateur, c’est vous qui la prononcez, donc… » « Pour faire comprendre que la colère n’est pas apaisée… » « Ce que je voulais souligner, l’interrompt à nouveau Bruce Toussaint, c’est que “agents dormants”, dans la façon dont vous le disiez, y a un côté… On a beaucoup parlé de l’aspect séditieux de ce mouvement, on y revient. » Effectivement, Christophe Castaner a beaucoup parlé de « séditieux » et Bruce Toussaint fait preuve d’une grande honnêteté en rappelant que son invité en est un.

Bruno Bonnel renchérit : « Y aurait pas de sujet Gilets jaunes sans les violences, il faut se rappeler de ça. » Les violences policières ? Oups, pardon, ça m’a échappé. J’oubliais : le 24 novembre, c’est la violence des manifestants en plein sit-in sur les des Champs-Elysées qui a déclenché la légitime défense des forces de l’ordre, les poussant à charger, matraquer et gazer. Comme François Boulo se plaint des « six millions de chômeurs », le député lui rétorque : « Le chômage est en régression. » Sans compter que grâce aux loix travail (et bientôt à la réforme du chômage), la précarité est en pleine progression.

« Dans cette enquête, reprend Bruce Toussaint, il y a un élément important, l’élément de la violence. » Pas celle des forces de l’ordre, puisqu’il est impensable d’en parler dans un Etat de droit et sur sa télé officielle. « Quand Emmanuel Macron doit repartir du Puy-en-Velay, des Gilets jaunes vont tout tenter pour l’empêcher de retourner jusqu’à l’aérodrome. » Barrages routiers, embuscades, tirs de roquettes… Revoici la séquence d’ultra-violence : « On voit Roger taper sur la vitre arrière du président. » Je me cache les yeux pour me préserver.

« Ce qu’on voit à ce moment fatidique, reprend Bruce Toussaint, Emmanuel Macron n’est pas encore tiré d’affaire. » Non, détaille la réalisatrice du film, « c’est aussi très tendu quand il visite la gendarmerie, il sort par la porte arrière. Et puis il y en a qui allument des feux sur la route ». Bruce Toussaint avertit : « On n’est pas en train de vous raconter Mitterrand à Sarajevo ou je ne sais quel président sur une zone de guerre. » Mais on se permet cette comparaison des plus mesurées. « On vous raconte simplement… C’est hallucinant ce récit. » Terrorisant. « Ces deux personnes disent très calmement face caméra, l’un : “J’ai la haine” et l’autre qu’il aurait pu être lynché. Comme si au fond tout ça était normal. » Comme si les Gilets jaunes n’étaient pas des terroristes.

« Est-ce qu’on est passé à deux doigts d’un drame ce jour-là ? » « On a vécu des drames des deux côtés, nuance Emmanuelle Anizon. Le groupe totalement pacifique que je suivais, face aux violences, aux LBD, a basculé dans la violence. » Sacrilège. La journaliste de L’Obs semble ignorer qu’il est interdit de parler de violences policières en démocratie. Elle poursuit sa coupable incartade : « Cinq mains arrachées, vingt-cinq yeux perdus. Et quand on voit la violence de la récente manif des pompiers, on se dit qu’on a basculé. » Bruce Toussaint s’empresse d’éluder. « Pardon d’en revenir à cette visite au Puy-en-Velay, c’est un détail mais le président dans sa voiture baisse sa vitre et fait un signe de la main. Il a toujours pas compris ce qui se passe… » La faute à l’inexplicable violence des Gilets jaunes, assure Ruth Elkrief. « Y a eu une sorte de griserie. » Mais pas chez les policiers. Elle se souvient d’une discussion en coulisses avec deux Gilets jaunes. « Il y en a un qui dit “il faut aller à l’Elysée“. Je lui demande ce qu’ils vont y faire, il me dit “on va prendre le pouvoir“. Là, c’est vrai qu’on se dit, qu’est-ce qui est en train de se passer ? Qui sont-ils pour le faire ? » Même pas ministres. « On est dans un putsch. » Une révolution, c’est plutôt quand une junte prend le pouvoir. « Il y a quelque chose qui disjoncte. » Mais pas chez les policiers.

« Si j’ai une critique à faire sur le documentaire, se permet François Boulo, c’est son effet de loupe, on se concentre sur la personnalité d’Emmanuel Macron… » Bruce Toussaint le coupe : « C’est l’angle. » En effet, l’angle de BFMTV en général est macronien, quand la chaîne ne sert pas la soupe au RN. « Et on se concentre sur les effets de la colère, insiste François Boulo. Moi, je voudrais qu’on se concentre sur la cause, et la cause, c’est la politique d’Emmanuel Macr… » Pour la énième fois, Bruce Toussaint interrompt le seul des débatteurs qu’il s’autorise à interrompre : « Juste, vous voulez bien juste me répondre sur ces images du Puy-en-Velay, est-ce que ça vous choque ? » « Je suis extrêmement triste de voir ces images. » Ah, quand même ! Le Gilet jaune reconnaît la violence de son mouvement.

« On découvre, reprend Bruce Toussaint, c’est pas le plus important mais quand même, moi je ne savais pas qu’Emmanuel Macron s’était mis à la boxe pendant la crise des Gilets jaunes. » Si, c’est le plus important, c’est grâce à son punch qu’il a réussi à repousser l’invasion de l’Elysée par les égouts. La réalisatrice précise qu’il s’y est mis « un peu avant mais pendant la crise, il boxe plus fort ». Il prend exemple sur les forces de l’ordre. Bruce Toussaint rappelle l’incroyable clairvoyance du président : « Le grand débat, c’est lui qui a l’idée, personne n’y croit. » Ruth Elkrief explique : « Il est choqué, il y a ces très grandes violences, la capitale qui est un peu martyrisée. » Comme en 1944. « Il rencontre des gens qui ne l’aiment pas, qui ne sont pas séduits comme d’habitude et comme à chaque fois. » C’est incompréhensible. Comment peut-on ne pas être séduit ? « Qui lui déversent d’énormes torrents de haine. » Toujours ces sentiments primaires de bêtes sauvages. « Il se remet en question, il se dit qu’il faut qu’il change. » De ton, pas de politique.

« Est-ce qu’on peut dire qu’il a tué ce mouvement ? Avec le grand débat… Parce que ça s’est bien arrêté, à un moment. Il l’a anesthésié. » Il n’y a pas meilleurs anesthésiques que les balles de LBD, les matraques et les grenades de désencerclement. Ruth Elkrief rappelle un autre facteur qui a discrédité le mouvement : « Et puis tout d’un coup, les violences, l’Arc de Triomphe, etc., font que l’opinion lâche. » L’opinion n’allait tout de même pas soutenir une horde de putschistes sanguinaires.

 

 

Source : Télérama

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