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Sur les Champs-Elysées le 21 septembre 2019, lors de l’acte 45 des Gilets jaunes. // LP/Guillaume Georges

Le capitaine de police Nicolas Cinquini, condamné pour outrage après son interpellation pendant l’acte 45 à Paris, doit bientôt être révoqué. Nous l’avons rencontré.

Le 1 août 2020 à 08h05

Le capitaine de police Nicolas Cinquini attend sans inquiétude sa révocation. « La police ne me manquera pas », confie cet officier de 54 ans qui ne se reconnaît plus dans l’institution actuelle qu’il juge « trop militarisée ». Pour autant, il estime sa sanction « disproportionnée » au regard de ses trente-et-un ans de service et ses différents passages dans des unités d’élite : brigade criminelle du 36, quai des Orfèvres, direction de la Sécurité du territoire, Direction centrale des renseignements généraux…

Le 9 juillet, la commission de discipline a rendu un avis favorable à la révocation du policier auquel on reproche d’avoir insulté des collègues parisiens. Le 21 septembre 2019, lors de l’acte 45 des Gilets jaunes, le capitaine, « sympathisant » du mouvement, avait traité de « bande de pédales et de branleurs » la Brigade de répression de l’action violente motorisée (Brav). Ce qui avait provoqué un certain émoi au sein de la préfecture de police de Paris.

«La Brav, ce ne sont rien d’autre que des voltigeurs»

Depuis, le fonctionnaire a été condamné à 2 000 euros d’amende pour « outrage » mais relaxé pour « rébellion » — le parquet avait requis deux mois de prison avec sursis. L’officier a fait appel. Le ministère de l’Intérieur doit entériner sa révocation de la police très prochainement. « J’aurais aimé être jugé par des vrais policiers, des types qui ont déjà interpellé des criminels, pas par des fonctionnaires de la direction des ressources humaines et des permanents syndicalistes. »

Vêtu d’une veste en jean trouée et d’un tee-shirt taillé court dévoilant son embonpoint, le capitaine de police a accepté de nous rencontrer dans le bureau de son avocat, Me Samuel Aitkaki, pour expliquer les raisons de sa colère. « J’assume ces mots ou d’autres que j’ai lancés à la cantonade. Je n’aime pas ce phénomène de bande, ces policiers qui jouent à la guéguerre et sont responsables de blessures graves de manifestants », nous confie-t-il, soutenant qu’être policier ne l’empêche pas d’être citoyen.

Le capitaine considère la Brav, créée pour intervenir lors de violences commises en marge de manifestations de Gilets jaunes, comme le « bras armé » du préfet de police de Paris, Didier Lallement, qu’il surnomme Papon le Bref. « Il y a de l’incompétence et de la lâcheté chez eux. Pour moi, ce ne sont rien d’autre que des voltigeurs (NDLR : surnom de la brigade dissoute après la mort de Malik Oussekine, étudiant mort en 1986 au moment des grèves contre la loi de réforme universitaire Devaquet). »

«Ils ont voulu me faire passer pour un taré»

Pour la petite histoire, au début de sa carrière, Nicolas Cinquini, avait remplacé Pascal Compain, cet inspecteur de police responsable de la mort de Makomé, un jeune tué par balles en mars 1993 alors qu’il était menotté à un radiateur dans le commissariat des Grandes Carrières à Paris (18e). La bavure avait entraîné d’importantes émeutes dans le quartier où vivait la victime. De quoi marquer une carrière…

L’officier raconte avec délectation la surprise et les nombreuses invectives de ses collègues, « sidérés » ce 21 septembre de voir un capitaine de police se ranger du côté des manifestants. « Quand j’ai sorti ma carte professionnelle par crainte de faire l’objet d’une procédure porte cochère (NDLR : tabassage), ils n’en revenaient pas. L’un d’entre-eux a essayé de convaincre les autres que j’avais bu. Ils étaient furieux et ne savaient pas ce qu’ils allaient faire de moi. Ça a duré ainsi dix minutes, le temps de rendre compte à la hiérarchie. Puis l’ordre est tombé : Mettez-lui les pinces (NDLR : menottes en plastique) ».

Direction le commissariat du XIVe arrondissement. « Je n’étais pas impressionné, j’ai tellement mis de gens au trou que j’ai pris cela comme une sorte de rédemption », sourit-il. La suite de l’enquête en dit long sur l’embarras de l’institution. « A 16 heures mon client est placé en garde à vue, à 16h40, on demande une expertise sur son comportement psychologique », relève Me Samuel Aitkaki. L’officier sort de deux années de dépression et est alors sous antidépresseur. « Ils ont voulu me faire passer pour un taré, c’est d’ailleurs ce qui a fuité dans la presse. C’est une réaction épidermique, l’institution s’est dit, lui, il faut le discréditer » observe le policier, de sensibilité de gauche, mais non encarté dans un parti ou un syndicat.

«J’ai un sentiment de grande liberté»

« Faute de trouver des témoignages de policiers outragés, ils m’ont collé une procédure de rébellion qui ne tient pas ». La police lui reproche d’autres insultes, cette fois vociférées durant sa garde à vue. « Alors que nous recueillons les renseignements, ce dernier s’exprime en ces termes : le procureur du TGI de Paris est une petite p…, il prive les gens de liberté » peut-on lire sur un des PV. Le parquet est prévenu mais se refusera à engager des poursuites. « J’ai seulement traité le procureur de laquais du pouvoir », relativise le sympathisant Gilets jaunes.

Aujourd’hui, l’officier, jusque-là en poste au Service des technologies et des systèmes d’information de la Sécurité intérieure à Issy-les-Moulineaux (Hauts-de-Seine), se dit soulagé. « J’ai un sentiment de grande liberté, j’échappe à la chape de plomb sous laquelle j’ai travaillé ces dernières années. » Son avenir ? « Du point de vue économique, c’est un bouleversement pour moi. Je vais devoir trouver un autre boulot et travailler jusqu’à 65 ans alors que j’étais en train d’atterrir en douceur, selon l’expression des anciens. » Pour le capitaine Nicolas Cinquini, ce sont de nouvelles aventures qui commencent…

Source : Le Parisien

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