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« Envoyé spécial », diffusé jeudi sur France 2, explique pourquoi la thèse officielle du suicide de l’ancien ministre de Giscard d’Estaing doit être écartée.

L’enquête de Benoît Collombat, Bernard Nicolas et Arnaud Mansir diffusée jeudi soir dans Envoyé spécial sur France 2 est diablement efficace. Si elle ne nous apprend pas le nom des véritables commanditaires du meurtre de Robert Boulin, ministre du Travail de Valéry Giscard d’Estaing au moment de sa mort, elle confirme ce que la thèse officielle n’a jamais accepté : Robert Boulin ne s’est pas suicidé. La démonstration est à ce point pertinente que même Bernard Pons, fidèle parmi les fidèles de Jacques Chirac et ancien secrétaire général du RPR, dit sa « quasi-certitude », dans un témoignage inédit, « qu’il s’agit d’un assassinat ».

La mort du politique remonte au 30 octobre 1979. La nouvelle tombe aux infos du matin : « Le ministre du Travail s’est vraisemblablement suicidé. » À 8 h 40, des gendarmes ont découvert le corps dans un étang des Yvelines, à moitié couché sur le ventre à six ou sept mètres du rivage, dans… soixante centimètres d’eau. L’autopsie n’a pas encore eu lieu que la thèse du suicide se répand partout. « Il se serait bourré de barbituriques », affirme la journaliste Danièle Breem. Première contre-vérité : on ne retrouvera dans son sang – et pas dans son estomac – qu’une dose de Valium.

« Ce n’est pas la noyade qui l’a rendu comme ça »

Les incohérences s’enchaînent ensuite. Au premier plan de la vie politique depuis des décennies, « premier ministrable » comme le veut la formule, Robert Boulin est un homme qui dérange. Les dernières semaines avant sa mort, il vit une campagne de dénigrement dans la presse. Et répond aux accusations sur le plateau d’Europe 1, suggérant qu’il sait qui est à l’origine de cette campagne et qu’il a des dossiers compromettants sur eux… Une menace de trop ? C’est la thèse de ses proches.

Dans le documentaire, témoigne ainsi ce médecin du Samu, premier à découvrir le corps le matin du 30 octobre et qui voit ce visage « à deux tiers hors de l’eau plein d’ecchymoses », « très traumatisé ». Ses membres paraissent presque désarticulés. « Un pompier me dit : Tiens, on dirait qu’il sort d’une malle, relate le médecin. Avant d’ajouter : « Ce n’est pas la noyade qui l’a rendu comme ça. Ce sont les coups. »

Pas d’examen du crâne

Quelques minutes plus tard, c’est un plongeur, interrogé par le journaliste, qui remarque que les chaussures du mort sont propres. Les chaussons des plongeurs, venus récupérer la dépouille, sont, eux, souillés de boue. Les pompiers ayant assisté à la scène reçoivent l’ordre de ne rien raconter à leur famille, encore moins aux journalistes. L’autopsie, bâclée, ne livre guère de réponses. « L’examen du crâne n’est pas effectué sur directives du procureur de la République », peut-on lire dans le rapport d’autopsie, alors même que le visage de Boulin est largement tuméfié.

La demande émane du procureur, mais également de Marcel Cats, chef de cabinet du ministre, qui demande à ce que la dépouille ne soit pas mutilée. Il prétend parler au nom des Boulin. Ces derniers n’ont jamais fait une telle demande, assure Envoyé spécial. On ne vérifie pas non plus, pour accréditer la noyade, si de l’eau de l’étang se trouve bien dans les poumons. Dernière « anomalie flagrante » : les légistes écrivent que les lividités cadavériques, à savoir les marbrures qui apparaissent sur un corps une douzaine d’heures après la mort, se situent sur le dos de la victime. Or c’est impossible : Robert Boulin a été retrouvé sur le ventre, ce qui indique un déplacement du corps… La thèse du suicide s’effondre.

Le jour de la disparition

C’est ensuite les conditions dans lesquelles le corps a été découvert qui intriguent. Les gendarmes – par la suite dessaisis du dossier – l’ont officiellement trouvé à 8 h 40, le 30 octobre au matin. Les plus hautes autorités de l’État, elles, ont été averties de la mort du ministre dans la nuit, vers 2 heures… Comment est-ce possible ? Revenons légèrement en arrière. La veille, Robert Boulin a annulé tous ses rendez-vous, sauf un avec Gaston Flosse à 15 heures. Il s’est ensuite rendu avec plusieurs dossiers à son domicile, avant de partir en voiture dans les Yvelines vers 17 heures.

Un témoin affirme l’avoir croisé à 17 h 30 à Montfort-l’Amaury tandis qu’il était assis sur le siège passager, conduit par un chauffeur, et avec une tierce personne à l’arrière. Selon le rapport d’autopsie, il meurt probablement en toute fin d’après-midi. Dès le début de soirée, et alors que la nouvelle ne s’est absolument pas répandue, Guy Aubert, un proche du ministre et du RPR, rend visite à la famille, paniqué, et leur annonce qu’il craint que Robert n’ait été « enlevé ».

Un mauvais en-tête sur la lettre de suicide

Vers 20 heures, trois autres visiteurs, très nerveux, arrivent au domicile du ministre. Et se rendent à plusieurs reprises dans le bureau de Robert Boulin. Lorsqu’ils en partent, son gendre, Éric Burgeat, trouve une lettre à en-tête du ministère, soi-disant signée de Robert Boulin, par laquelle il annonce son suicide. L’homme est catégorique : cette lettre ne figurait pas dans la corbeille à papier avant le passage des trois hommes. Eux nient ardemment l’y avoir mise.

Interrogée sur cette lettre, la secrétaire particulière de Robert Boulin tique : le seul « ministère du Travail » apparaît en en-tête du papier. Or, à l’époque des faits, l’intitulé exact est le suivant : « Ministère du Travail et de la Participation ». Des hommes ont-ils récupéré du vieux papier pour fabriquer un faux ? Mystère.

La découverte du corps en pleine nuit

Yann Gaillard, directeur de cabinet de Boulin, est convoqué en pleine nuit chez les directeurs de cabinet du Premier ministre, Raymond Barre. Alors que les plus hauts personnages publics de l’État sont au courant dès 2 heures du matin, comment expliquer que des recherches soient officiellement lancées à 6 h 25 pour « retrouver une haute personnalité » ?

Et ce, d’autant plus que Louis-Bruno Chalret, procureur général près la cour d’appel de Versailles, réputé très proche du SAC et des réseaux Foccart, se serait rendu à 2 heures du matin auprès du corps du ministre. C’est en tout cas ce que confie à Envoyé spécial une de ses proches de l’époque, réveillée en pleine nuit : « Bruno m’a appelé à 2 heures du matin. Il me téléphone et il me dit : On vient de me prévenir et de me dire qu’on avait trouvé Boulin dans le bois de machin… Chalret se lève et va directement dans les bois. » Que s’est-il passé exactement ? L’information judiciaire rouverte le 4 août 2015 à Versailles pour « arrestation, enlèvement et séquestration suivis de mort ou assassinat » le dira peut-être. Le temps presse : de nombreux témoins-clés sont déjà décédés.

Source : Le Point

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