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Comment trouver un juste équilibre entre le principe de précaution et la poursuite d’activités avec d’importantes retombées économiques dans des régions menacées par des djihadistes ? La question est plus que jamais d’actualité.

En dix ans, la carte de l’Afrique s’est graduellement teintée de rouge dans les chancelleries française et britannique, pour qui cette couleur marque les zones « formellement déconseillées » aux voyageurs. Le département d’État américain fait, quant à lui, de l’Afrique le continent le plus risqué en déconseillant à ses citoyens une majorité de pays africains. Jusqu’où ces mesures, véritables coups de boutoir pour le tourisme africain, peuvent-elles aller ? Le rouge va-t-il gagner de nouveaux territoires, comme ce fut le cas peu après l’enlèvement de deux touristes français dans le nord du Bénin ? Le Quai d’Orsay ne l’exclut pas : son chef Jean-Yves Le Drian s’est dit favorable à un durcissement de la réglementation. Cette éventualité suscite une incompréhension mêlée d’inquiétude d’Agadez, cité ocre aux portes du désert de l’Aïr, aux monts du nord du Cameroun, en passant par Cotonou. « Mais à Paris aussi, il y a de l’insécurité ? » entend-on ici et là.

Une réaction que traduit Bakary Sambe, directeur du groupe de réflexion Timbuktu Institute à Dakar : « La classification en zone rouge induit une domination et le pouvoir de disséminer une information sécuritaire qu’il faudrait peut-être relativiser. Par exemple, il y a plus d’attaques en France ces cinq dernières années que dans de nombreux pays africains. Par ailleurs, on n’applique pas aux pays africains le même paradigme qu’en Europe : à Paris, après les attentats de novembre 2015, le mot d’ordre était de sortir, d’afficher sa résilience aux terrasses des cafés. Mais dans nos pays, le discours est davantage assimilé à la mort et aux désastres. » Et d’ajouter : « C’est normal qu’un État se soucie de la sécurité de ses citoyens et prenne ses responsabilités, mais, dans le même temps, on parle aujourd’hui des nécessaires synergie et coopération dans la lutte antiterroriste, car nous sommes devenus aussi vulnérables à Gao qu’à Paris. Cette vulnérabilité en partage devrait produire plus de concertation. »

Allègement des restrictions aux voyageurs en Mauritanie…

La concertation, le voyagiste Maurice Freund, aidé notamment par les autorités mauritaniennes et le général Marc Foucaud (ex-commandant de la force Serval au Mali devenu consultant), a réussi à l’obtenir du Quai d’Orsay dans le cas de la Mauritanie. En mars 2017, déjà, le littoral était passé de l’orange (« déconseillé sauf raison impérative ») au jaune (« vigilance renforcée »), tandis qu’Atar, Chinguetti et Ouadane, localités autrefois prisées des touristes, passaient du rouge (« formellement déconseillé ») à l’orange. Des changements qui avaient permis au Point Afrique Voyages, dont Maurice Freund est le cofondateur, ou à Voyageurs du monde, de relancer des circuits dans cette partie du Sahara. Deux ans plus tard, sur la carte de la Mauritanie mise à jour le 6 mars 2019 par le ministère français des Affaires étrangères, nouveaux allègements : une partie du désert de l’Adrar est passée de l’orange au jaune, tandis que la zone de Zerouate, près de la frontière avec le Sahara occidental, a évolué du rouge à l’orange. Autant dire que la perspective de nouvelles restrictions en Afrique est vécue comme « un coup de froid » par Maurice Freund : « C’est contraire à ce qui a été décidé il y a deux mois, et cela peut aussi gêner la prochaine saison, prévue le 20 octobre. Les gens nous appellent déjà, on sent une psychose. Mais on va continuer, car on estime que ce qu’on fait dans le tourisme, en parfaite symbiose avec les populations, leur permet de mieux vivre », explique-t-il.

… et répercussions socio-économiques du tourisme

La reprise des voyages dans le massif de l’Adrar en décembre 2017 avait attiré près de 1 800 voyageurs en 3 mois. Une affluence qui a plus que doublé lors de la saison écoulée (du 21 octobre 2018 au 14 avril 2019) : ils étaient 3 854. Maurice Freund savoure cette « belle progression ». « De nombreux habitants de Chinguetti, qui avaient migré vers Nouadhibou ou Nouakchott, sont revenus. Rien que la reprise des vols à destination d’Atar permet à plus de 400 familles de vivre de manière directe du tourisme. Ce sont des cuisiniers, des chauffeurs, des chameliers, ou des guides que nous avons formés en collaboration avec les autorités mauritaniennes. Il y a ensuite les retombées annexes dans l’hébergement, l’artisanat… Entre octobre et avril, on a injecté 2,4 millions d’euros dans cette région mauritanienne », résume le voyagiste-activiste de 76 ans, qui fut un temps proche de l’ex-chef d’État burkinabè Thomas Sankara. Aujourd’hui, il continue de lorgner du côté de Gao, Tombouctou ou Agadez, destinations phare du Point Afrique Voyages il y a une quinzaine d’années, où le tourisme est, selon lui, « une des activités les plus faciles à mettre en place ». Las, « il est encore trop tôt », admet-il.

Effets « pernicieux » du passage en « zone rouge »

La menace des groupes islamistes radicaux apparue dans le nord du Mali, où elle s’est confrontée aux forces de la France (Barkhane) et de l’ONU (Minusma), s’est ensuite disséminée vers le centre du pays, puis au Burkina Faso et dans le nord-ouest du Niger. Elle plane désormais sur certains pays côtiers de la région. Lesquels craignent la sanction « zone rouge », et ses nombreux corollaires. « La classification en zone rouge a pour conséquence immédiate de semer une psychose qui tue l’économie locale et affaiblit la résilience des populations. Ensuite, cela fait le jeu des extrémistes et leur donne les moyens de mesurer les impacts de leurs actions. Enfin, la hantise d’une éventuelle classification en zone rouge peut pousser les États de la région plus sûrs, comme le Sénégal, la Guinée ou le Bénin, à s’inscrire dans une logique de déni. Alors qu’ils peuvent encore développer une approche préventive et prospective, ils vont tendre à nier l’extrémisme et ses dangers afin de ne pas perdre de touristes ou d’investisseurs. Cet effet pernicieux est le plus désastreux », résume Bakary Sambe.

Le potentiel du tourisme

Le secteur du tourisme, qui affiche une progression constante depuis 20 ans, s’impose comme un levier essentiel du développement économique sur le continent. Il a accueilli en 2018 67 millions de visiteurs (7 % de plus qu’en 2017). En Afrique subsaharienne, où la hausse de la fréquentation touristique a pris le pas sur celle d’Afrique du Nord après le Printemps arabe, 42 millions de voyageurs ont été dénombrés en 2017, contre 30 millions dix ans plus tôt, selon la Banque mondiale. Vital pour l’économie des Seychelles (62 % du PIB), du Cap-Vert (43 %) et de Maurice (27 %), ce secteur « croît plus vite en Afrique que l’ensemble de l’économie », écrit Landry Signé, chercheur au groupe de réflexion Brooking’s Institute à Washington, dans le rapport Africa’s Tourism Potential. « La Gambie, le Kenya, l’Afrique du Sud et la Tanzanie déploient des efforts considérables pour faire progresser le développement des voyages et du tourisme. Le Botswana, Maurice, le Rwanda et l’Afrique du Sud travaillent particulièrement dur pour améliorer l’environnement des affaires dans le secteur touristique », poursuit-il.

Parmi les destinations africaines les plus populaires (Kenya, Maroc, Tunisie, Égypte), toutes ne sont pourtant pas sans risque aux yeux des chancelleries étrangères. Reste que la demande est solide, y compris de la part des Africains eux-mêmes, et en pleine croissance. « Sur le Salon mondial du tourisme 2019 qui s’est déroulé en mars, nous avons accueilli 19 exposants représentant le continent africain, contre 10 l’année dernière. Ils sont plus nombreux chaque année, qu’il s’agisse d’acteurs institutionnels ou privés. Ils sentent qu’il y a un marché en France », constate Frédéric Ambrosino, responsable commercial Afrique et Moyen-Orient des salons du tourisme organisés par Comexposium. Des acteurs qui s’adaptent aux tendances de cette demande (écotourisme, tourisme responsable ou solidaire)… Signe que les touristes ont peut-être intégré que le risque zéro n’existe plus.

Source : Le Point

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