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La cagnotte Leetchi de « Soutien aux forces de l’ordre » a dépassé le million d’euros ce 10 janvier, 48 heures après sa création. Un montant impressionnant, que certains internautes soupçonnent d’avoir été gonflé par des robots. Leetchi dément et assure que la situation est revenue à la normale.

Elle a déjà largement dépassé la cagnotte de soutien à l’ex-boxeur Christophe Dettinger, poursuivi pour avoir frappé des gendarmes. En moins de 48 heures, la cagnotte lancée ce mardi 8 janvier par Renaud Muselier, président LR de la région PACA, a dépassé le million d’euros de dons. Un succès fulgurant, qui a entraîné la suspicion de nombreux internautes, lesquels accusent la plateforme d’avoir été la cible d’une attaque de robots, chargés de gonfler artificiellement le score de la collecte. De son côté, Leetchi assure avoir dû faire face à un « simple problème d’affichage« . Certaines anomalies troublantes, que Marianne a pu constater, méritent pourtant d’être relevées.

Les doutes sur l’intégrité de la cagnotte sont nés ce jeudi 10 janvier, des internautes s’interrogeant sur la soudaine hausse des dons au cœur de la nuit. Certains ont même produit des graphiques observant l’évolution exponentielle des dons. Dans la matinée, beaucoup se sont aussi interrogés sur l’affichage d’une page « DDoS, protection by Cloudfare », par laquelle tout un chacun devait d’abord passer avant de pouvoir accéder à la cagnotte. Un indice de plus, selon certains internautes, qui laissait supposer que le site luttait contre un afflux d’audience inédit… et donc probablement automatisé.

UN « PROBLÈME D’AFFICHAGE » SELON LEETCHI

L’hypothèse a fait son chemin jusqu’à son initiateur, Renaud Muselier. Ce dernier, qui exclut toute responsabilité dans cette soudaine popularité de la cagnotte, fait part de son étonnement auprès de Marianne : « Quand je suis allé me coucher hier soir, la cagnotte était à 158.000 euros de dons. Quand je l’ai regardée ce matin, elle était à plus de 800.000. J’ai immédiatement pensé qu’elle avait été piratée, explique-t-il. Mais j’ai contacté la plateforme, et on m’a assuré que tout allait bien ».

Joint par Marianne ce jeudi, Leetchi assure effectivement « n’avoir remarqué aucune activité suspecte » au cours de la nuit. « C’est notre métier de proposer un service sécurisé, affirme Benjamin Bianchet, son directeur général. Nous aurions remarqué si une quelconque tentative de manipulation avait été lancée ». Comment explique-t-il, alors, le soudain afflux de don à une heure tardive, comme si la plateforme avait été prise d’assaut par des noctambule presséss de faire un don ? Son directeur général avance « l’affluence qu’a connu le site ces derniers jours »« à cause de la médiatisation intense induite par les différentes cagnottes, qu’elles soient soutiens aux policiers ou aux gilets jaunes« . Si Leetchi refuse de communiquer les chiffres exacts de son audience, Benjamin Bianchet estime cependant que cette dernière a « été multiplié par six, voir par sept » cette semaine par rapport au trafic habituel.

UN FAISCEAU D’INDICES SUSPECTS

Les serveurs de la plateforme, dépassés par les évènements, auraient ainsi mis du temps à afficher le nombre exact de donations sur le site. « Nous avons réalisé hier que l’engouement pour la cagnotte avait entraîné un ralentissement du traitement de chaque somme, détaille Benjamin Bianchet. Mais à partir de 19h, la mécanique s’est peu à peu remise en place ». Ce qui explique, selon lui, la multiplication par huit du montant des dons en une seule nuit. Pour faire face à ces problèmes d’affichage, Leetchi aurait alors décidé de faire appel à Cloudfare : « ce qui nous permet d’accéder plus rapidement aux pages« , selon le directeur général.

En dépit des explications de Leetchi, des zones d’ombres subsistent. Comment expliquer, en effet, la répétition, parfois à deux, trois, voire quatre reprises de certains commentaires laissés par de supposés donateurs ? Comment analyser, aussi, le fait que ces noms se répètent en boucle, en séquence, parfois quatre ou cinq fois ? Ainsi, selon une capture d’écran que nous avons prise ce 10 janvier, on peut remarquer une succession de commentaires : Alexandre Puech, Jacques Franquet, Sacha Delano. Nous avons renouvelé l’expérience un quart d’heure plus tard, cette fois avec les doublons Gérard Doire, Catherine Dunoyer et Patrick Johanneau. En faisant défiler la souris un peu plus en arrière, nous avons retrouvé exactement les mêmes commentaires, une deuxième fois, dans le même ordre. Intrigués, nous avons ensuite pris un échantillon d’une cinquantaine de commentaires datant du 10 janvier. Sur cinquante, nous avons compté 10 doublons, soit 20 commentaires identiques.

Au téléphone, Benjamin Bianchet se contente d’évacuer le sujet, se référant toujours au fameux « problème d’affichage » rencontré par la plateforme. Ce n’est qu’en fin d’après-midi, ce jeudi 10 janvier, que Leetchi a fait évoluer sa version des faits… en reconnaissant, après l’avoir nié, que le niveau de la cagnotte était en partie le fait d’une anomalie : des internautes auraient reçu un message d’erreur au moment de leur donation, ce qui les a poussés à recommencer (et donc à payer une seconde, voire une troisième, une quatrième fois ?). La collecte aurait donc été gonflée par accident.

Mais ce que l’explication de Leetchi n’éclaircit pas, ce sont ces « commentaires » des participants. Si ces derniers ont dû recommencer de zéro leur opération, ont-ils écrit à deux, voire trois ou quatre reprises, un commentaire identique ? Marianne a fait le test, ce vendredi : il n’est possible d’apporter un commentaire qu’une fois le montant payé à la cagnotte. Il aurait donc fallu que les donateurs réécrivent à chaque fois leur commentaire… qui ne reste pas en mémoire d’un paiement sur l’autre. Et ce, avec exactement la même orthographe, sans aucune coquille. Ce vendredi, les mêmes « problèmes d’affichage » en commentaires sont toujours visibles sur Leetchi.

Damien Liccia, spécialiste en analyse de l’opinion sur les réseaux sociaux et en communication d’influence, décrypte pour Marianne les commentaires en question : « Il est très étonnant qu’autant de personnes aient utilisé les mêmes mots et expressions », note-t-il, pointant la présence massive des mots « initiative », « belle » et « citoyenne », sur la page de la cagnotte. Dans son échantillon, les termes « belle initiative » ont ainsi été utilisés 235 fois. Il reste néanmoins prudent : « Ce genre d’observation ne nous permet que d’émettre des hypothèses, pas de tirer de conclusion ».

Graphique réalisé par Damien Liccia

Autre élément troublant : les noms des mécènes, désormais privés. La plateforme n’a pas facilité la tâche des analystes, ce jeudi 10 janvier, en retirant la liste des donateurs du site, ne laissant que les commentaires à disposition du grand public. De ces données, il ne reste aujourd’hui que la liste récupérée par un internaute, qui se présente comme un étudiant en économie, juste avant sa suppression. Dans cet échantillon de 36.583 personnes, les doublons sont (très) nombreux : certaines personnes ont payé, quatre, voir cinq ou même six fois pour la collecte. Mention spéciale à un certain Christophe Teissier, très enthousiaste donateur qui a sorti sa carte bleue pas moins de 18 fois d’affilée en soutien aux forces de l’ordre. Au final, près de 40% de dons (sans compter les dons anonymes) seraient issus de doublons.

L’HYPOTHÈSE DE « L’ASTROTURFING »

« Il y a toujours une possibilité qu’il y ait eu, comme le clame Leetchi, un problème d’affichage », déclare pour sa part Fabrice Epelboin, entrepreneur et enseignant à Sciences Po, spécialiste des médias sociaux et du web. L’enseignant se montre tout de même méfiant : « Le faisceau d’indice que les internautes ont déjà rassemblés – noms des donateurs, commentaires similaires, progression linéaire du montant des dons pendant la nuit – installe la forte présomption d’une manipulation ». Il avance l’hypothèse que la cagnotte Leetchi a été la cible d’astroturfing. Derrière ce terme barbare se cache une technique particulièrement utilisée en politique et en publicité : simuler, de toute pièces, une activité ou une initiative d’apparence citoyenne, afin d’influencer l’opinion. « Quoi de mieux, qu’une collecte de fonds en forme de plébiscite pour la police, en cette période tendue ?, argue-t-il, ajoutant très vite : « Il ne s’agit que d’une hypothèse, impossible à prouver à l’heure actuelle ».

Comment s’assurer, alors, que les quelque 1.400.000 euros collectés « en soutien aux forces de l’ordre », sont bien issus d’un mouvement citoyen, et pas d’une manipulation informatique ? Une autre question se pose : si, effectivement, de nombreuses personnes ont donné par erreur à de multiples reprises, quel est le véritable montant de la cagnotte ? Il est selon toute logique bien inférieur à la somme affichée aujourd’hui… Leetchi s’est en tout cas engagé à rembourser les sommes déboursées par erreur. Mais à ce moment-là, comment s’en assurer ? « Il faudrait au minimum l’expertise d’un tiers totalement indépendant, d’universitaires, qui analyseraient les données de Leetchi de manière impartiale », déclare Fabrice Epelboin.

Pour pouvoir analyser la cagnotte, il faudrait dans tous les cas que Leetchi accepte de laisser libre accès à ses données. Ce qui, pour un site qui refuse même de donner son nombre de visiteurs… semble assez compliqué.

Source Marianne