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[Exclusif] Jean Messiha : “Pourquoi je quitte le Rassemblement national”

Énarque et médiatique, turbulent, influent parfois au-delà de son camp, Jean Messiha révèle ce soir démissionner de la formation politique présidée par Marine Le Pen. Il tente de le faire sans attaques personnelles, mais sans minimiser de vraies divergences de fond. Sur l’Europe, l’islam, la famille, le rôle de Marion Maréchal, le fonctionnement du parti, mais aussi l’épineuse question de la candidature en 2022. Entretien.

Valeurs actuelles. Quelles sont les raisons qui vous poussent à quitter le Rassemblement national ?
Jean Messiha. 
C’est le résultat de plusieurs mois de réflexions, influencées par mes nombreuses réunions avec nos militants et sympathisants. Après les élections de 2017, je me suis lancé dans une grande tournée des fédérations départementales pour remonter le moral des troupes et remobiliser des militants complètement sonnés par les résultats de la présidentielle, mais aussi des législatives qui nous ont donné moins de 10 députés. J’ai aussi repris mon bâton de pèlerin pour les européennes et les municipales.

Au cours de ces innombrables weekends passés loin de chez moi, j’ai perçu partout un mélange d’espoir et de scepticisme. Nous faisions tous le même constat : nous avons largement gagné la bataille des idées, mais nous n’arrivons pas à susciter un grand élan populaire qui se traduit par des victoires très franches dans les urnes, à l’exception peut-être des européennes. Pire, nous avons un mal de chien à susciter des vocations pour porter nos couleurs au niveau local. A cet égard les municipales de 2020 ont été une révélation. Marine le Pen avait lancé en 2012 – il y a 8 ans déjà – une grande stratégie d’ancrage local. C’est une excellente stratégie. Mais force est de constater que dans un nombre incalculable de communes, nous n’avons pas pu présenter de listes aux municipales de cette année, faute de candidats crédibles.

La victoire à Perpignan de Louis Aliot a, assurément, été remarquable et doit beaucoup à sa stratégie d’ouverture et bien sûr à ses qualités personnelles. Mais il faut admettre que, dans le même temps, les Verts enregistraient des succès incroyables (Marseille, Lyon, Strasbourg, Poitiers, Tours, Besançon, etc.), pendant que les partis traditionnels résistaient très bien dans la plupart des communes.

Le RN, c’est un peu comme une équipe de foot qui a beaucoup de supporters et un sélectionneur plein de bonne volonté mais qui ne gagne pas ou très rarement.

Il y a aussi, il faut le dire, des décisions qui laissent un peu rêveur. Comme celle d’investir pour Paris, la capitale de la France, un candidat non-RN, parfaitement inconnu, d’un niveau affligeant et qui a, sans surprise, enregistré un résultat d’une faiblesse historique (1,2%).

À un moment donné et au vu de ce faisceau d’éléments, vous êtes obligé de vous poser des questions. C’est un peu comme une équipe de foot qui a beaucoup de supporters et un sélectionneur plein de bonne volonté mais qui ne gagne pas ou très rarement. On ne peut pas constamment dire que c’est la faute du terrain, de l’arbitre, du ballon ou des journalistes sportifs. Il y a sans doute d’autres explications et je me sens plus à l’aise et plus libre pour y réfléchir en dehors du RN.

Marine le Pen a pris ses distances avec vous lors de l’émission de LCI du dimanche 25 octobre sur la question de l’Islam en France. Elle est d’ailleurs revenue sur vos divergences  dans l’émission d’Apolline de Malherbe sur BFM il y a quelques jours. Etait-ce prévisible ?
J’en ai été surpris. Elle m’a reproché d’avoir dit que Samuel Paty avait été décapité par un musulman en colère. Apparemment il eut fallu que je disse que c’était un islamiste. De fait, je ne veux plus utiliser ce terme car c’est une façon trop commode de dissocier l’islam de sa frange radicale. On ne le fait d’ailleurs pour aucune autre religion. A-t-on inventé un mot spécial pour décrire les catholiques intégristes, les Juifs ultras-orthodoxes ou les hindouistes extrémistes ? Non.

Elle a également cru bon d’expliquer mes positions sur l’islam en France par mes origines à la fois égyptienne et copte alors que c’est en tant que Français républicain, inquiet de la place croissante que prend l’islam dans notre société, que je me suis exprimé ainsi.

Et je ne veux pas laisser se propager l’idée que les Coptes seraient un peuple persécuté en Égypte et que cela expliquerait la venue de mes parents en France. Les Chrétiens d’Égypte vivent dans un pays à dominante musulmane dont ils doivent accepter les codes civilisationnels et ils sont, de fait, régulièrement pris pour cibles par des musulmans extrémistes. Mais le régime égyptien n’est absolument pas anti-copte ou anti-chrétien et ne l’a jamais été, sauf sous le président issu des Frères musulmans Mohamed Morsi.

Nous nous sommes expliqués, Marine le Pen et moi-même, sur cet épisode et le sujet est très amicalement clos. Elle considère que l’islam en tant que religion n’est pas un problème pour la France. A l’inverse, moi je pense que l’islam en tant que religion pose un problème à la France. Elle dissocie la religion musulmane de l’idéologie islamique radicale. Moi je pense que cette dernière puise au cœur même du Coran. Mais attention : en disant cela, je ne démonise pas mes chers concitoyens et amis musulmans qui vivent paisiblement ici. Je dis simplement que plus cette religion se développera en France par l’immigration moins la France sera la France.

Je pense que nous avons aussi une différence de sensibilité sur l’identité française. Malgré mes origines étrangères, je suis très intransigeant sur cette question : je défends mordicus l’européanité de la France métropolitaine. Marine Le Pen a des réserves sur ce concept et je respecte cela.

N’avez-vous pas peur que votre départ soit interprété comme un mouvement d’aigreur de quelqu’un ayant échappé à plusieurs investitures ?
C’est tout à fait comme cela que l’on peut l’interpréter et c’est sûrement de cette façon que mon départ sera expliqué en « off » par certains. Il est vrai que j’ai été écarté des européennes, des municipales à Paris et que pour les régionales et les départementales on m’a proposé des strapontins.

Je crois que dans la vie il faut s’interdire de toute arrogance. Mais je crois également que lorsque l’on estime, à tort ou à raison, que ses compétences et son engagement ne sont pas reconnus, il faut savoir en tirer les conséquences. Pour moi ce n’est pas grave, ma passion c’est la France et je pense qu’il vaut mieux avancer que de ruminer.

De quoi souffre le RN ? D’un déficit organisationnel, de mauvais génies ?
Je ne dirai pas qu’il y a de mauvais génies au RN. Il y a en fait beaucoup de gens sincères et engagés qui font de leur mieux dans un contexte difficile et avec des moyens terriblement limités par la situation financière fortement dégradée du mouvement.

Le RN souffre aussi du manque de soutien visible de ce que l’on pourrait appeler “l’élite” de notre pays, alors que d’autres partis politiques n’ont pas ce problème. Certes, cela ne les a pas empêchés de mener de mauvaises politiques depuis les décennies qu’ils sont au pouvoir, et cela interroge sur l’apport réel de ces fameuses élites en politique. Mais il n’en reste pas moins qu’un grand pays comme la France, dans toute sa complexité, doit être dirigé par des gens qui “savent” même s’ils ne savent pas tout et tout le temps. Notre pays ne manque pas de “sachants” de grande qualité. Il manque de “sachants” prêts à s’engager pour la France et dans l’intérêt de son peuple. C’est un des défis de 2022.

L’essentiel reste est de faire basculer la majorité du peuple français vers notre cause. Mais elle ne le fera que si le mouvement national et populaire est incarné par une personnalité qui inspire, par ses idéaux, sa détermination mais aussi par sa compétence, une réelle confiance.

Je pense intimement qu’une majorité de Français a envie de tenter l’expérience d’une présidence et d’un gouvernement qui portent nos idées. Mais sa préoccupation est également économique car, soyons honnêtes, l’économie dans un pays développé comme le nôtre conditionne presque tout le reste : l’emploi, le pouvoir d’achat, le financement de nos services publics et de notre modèle social.

Certes, un (ou une) président(e) de la République n’a pas besoin d’être économiste. Mais les Français attendent qu’il ou elle maîtrise bien les questions économiques et connaisse les rouages de l’Etat. Il y a aussi les questions européennes. Nous avons tous vu, avec la saga du Brexit, que le simplisme est hors de propos. On peut bien parler de « refonder une Europe des Nations ». Et à part une minorité assez radicale, personne n’y croit. Il y a des réformes importantes à opérer dans l’UE pour reprendre certaines souverainetés essentielles mais prétendre que l’on veut « tout remettre à plat » est impossible. A moins de vouloir un Frexit ce que les Français ne souhaitent pas, dans leur grande majorité.

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