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© AFP 2019 CHRISTOPHE ARCHAMBAULT

Le député LREM Cédric Villani a officialisé sa candidature à la mairie de Paris le 4 septembre. Un choix dissident, qui le mène à affronter Benjamin Griveaux, candidat officiel du parti. Un coup dur pour la majorité? Quelles sont ses chances? Le politologue Frédéric Saint Clair analyse la situation pour Sputnik France.

«Je m’engage dans cette course pour aller jusqu’au bout.»

Cédric Villani a réaffirmé ce 5 septembre sur BFMTV/RMC toute sa détermination à conquérir la mairie de Paris. Un passage télévisé au lendemain de l’annonce officielle d’une candidature pressentie depuis des semaines. Il défend «une démarche libre, indépendante, […] qui permet de rassembler les Parisiennes et les Parisiens», mais s’attend à «beaucoup de coups à prendre».

Car dans le camp du candidat officiel LREM Benjamin Grievaux, la nouvelle a été, sans surprise, accueillie froidement. «On s’y attendait, car tout l’été, il a démarché des marcheurs pour le rejoindre. Dans sa tête, il était inimaginable que quelqu’un d’autre que lui puisse être désigné. Aucune discussion n’a été possible», a expliqué à nos confrères de 20 Minutes Pacôme Rupin, directeur de campagne de Benjamin Griveaux.

Certains dressent déjà un parallèle avec la candidature d’Emmanuel Macron à l’élection présidentielle de 2017 après avoir quitté le gouvernement, un geste qualifié de «trahison» envers François Hollande par une partie de la classe politique de l’époque.

«En Marche s’est construit sur la déloyauté vis-à-vis de François Hollande au départ et tous ceux qui ont rallié Emmanuel Macron ont souvent été considérés comme déloyaux vis-à-vis de leur force politique, de leur camp.» «Que ce soit un principe permanent de La République en Marche, la déloyauté, finalement c’est l’arroseur arrosé», a notamment lancé Yannick Jadot, patron d’EELV, à l’antenne de LCI.

Des accusations que balaient Cédric Villani: «J’ai estimé que la meilleure façon d’être fidèle à mes engagements et à ce pour quoi je suis entré en politique, c’était cette déclaration hier [4 septembre, ndlr], a-t-il déclaré, avant d’ajouter: « Ce n’est pas mon genre que de trahir mes idéaux, de trahir la confiance qui m’a été donnée par les citoyens.”»

La situation est d’autant plus problématique pour LREM que le parti reste sur un beau score de 33% aux Européennes dans la capitale. Un contexte qui laisse entrevoir l’espoir de ravir l’Hôtel de Ville à Anne Hidalgo en mars prochain. Mais l’édile du moment pourrait profiter de la guéguerre en marche. Sputnik France a demandé au politologue Frédéric Saint Clair de livrer son analyse de la situation. Entretien.

Sputnik France: Cette candidature en solo pose question. Plusieurs observateurs font un parallèle avec la candidature d’Emmanuel Macron à la présidentielle de 2017. «Du pipeau», pour le député Sylvain Maillard interrogé pas 20 Minutes, qui souligne qu’Emmanuel Macron avait repris sa liberté en quittant le gouvernement. Que pensez-vous de cette comparaison?

Frédéric Saint Clair: «Comme souvent, comparaison n’est pas raison. Est certaine l’impulsion qu’a donnée Emmanuel Macron quand il a lancé son mouvement En Marche en 2016. Elle est probablement à l’origine de nombreux ralliements, dont celui de Cédric Villani, de personnes issues de la société civile qui se sont dit ‘nous avons une place, cette société civile a une voix et les gens ont envie de l’entendre’. Je pense que tout cela joue dans la volonté de Cédric Villani de sortir de la logique d’appareil et de se présenter en solo. Les sondages aident aussi.»

Sputnik France: Cédric Villani justifie en partie sa candidature par «l’inadaptation» du processus qui a mené à la désignation de Benjamin Griveaux en tant que candidat LREM…

Frédéric Saint Clair: «Absolument. Je m’étonne d’ailleurs que les observateurs avisés aient pu donner autant de crédit au mouvement d’Emmanuel Macron en 2017. Ils ont validé pas après pas les déclarations d’Emmanuel Macron et sa soi-disant création d’un Nouveau Monde et d’une nouvelle façon de faire de la politique. C’est une blague, une tartufferie, et finalement, certains membres de LREM attestent aujourd’hui eux-mêmes de cet esprit de parti, dans le pire sens du terme. Il faut tout de même rappeler que les partis politiques sont inscrits dans la Constitution, article 4. Ils concourent à l’expression du suffrage. Il y a quelque part un leurre à faire croire que l’on puisse se passer de partis politiques qui par ailleurs créent du Commun. Mais comme disait Simone Weil, dans un parti politique, on ne pense pas. Par définition, le parti est constamment organisé de manière à obéir à celui ou ceux qui sont aux commandes. Elle critiquait le Politburo de l’Union soviétique à l’époque, mais nous sommes un peu aujourd’hui dans une démarche semblable, même si la puissance du parti est sans commune mesure. À notre époque, il y a des individus qui veulent prendre les manettes, les garder, qui souhaitent rayonner, qui grenouillent depuis assez longtemps dans le milieu de la politique, comme Benjamin Griveaux, et qui en ont fait leur vie. Ils souhaitent donc continuer d’avancer. Il est finalement naturel que Villani ou d’autres se disent ‘on en a marre, la Macronie ne bouge pas tant que cela les lignes’.»

Sputnik France: Cédric Villani épargne pourtant Emmanuel Macron…

Frédéric Saint Clair: «Il a dit avoir appelé Emmanuel Macron pour lui soumettre sa décision, il maintient que le Président est différent. C’est comme s’il continuait de le voir comme l’Emmanuel Macron de 2017, celui du changement. Il me semble, en tant qu’observateur de la vie politique, que le Président est à l’image de son parti, un calculateur.»

Sputnik France: Une telle situation peut-elle faire du mal au Président? Voir deux de ses députés s’affronter tout en faisant le jeu d’Anne Hidalgo semble une mauvaise nouvelle pour sa crédibilité, vu le lien entre son image et celle de LREM…

Frédéric Saint Clair: «Je ne crois pas qu’Emmanuel Macron souffre de cette querelle auprès de son électorat. Premièrement, car il a subi beaucoup de reproches concernant son autoritarisme. Je ne pense pas que ses sympathisants lui reprochent plus que cela de laisser un peu de flottement. Deuxièmement, Cédric Villani est plus populaire dans l’opinion publique que Benjamin Griveaux. Laisser à celui qui est un pur produit de la société civile et –rappelons-le– un médaillé Fields et un des plus grands mathématiciens du monde, un espace pour qu’il puisse proposer quelque chose d’alternatif ne nuira pas à Emmanuel Macron. Reste à savoir si Cédric Villani sera en mesure de présenter un projet réellement différent de celui d’Anne Hidalgo, qui a fait de l’écologie à tout va, ce vers quoi se dirige Villani. Je doute que la mairie de Paris en sorte grandie. Mais pour ce qui est de Macron, cela ne m’apparaît pas comme un énorme cafouillage, mais plutôt comme une situation censée rééquilibrer les dérives habituelles partisanes, qui consistent à propulser aux premiers plans des apparatchiks adoubés par l’appareil.»

Sputnik France: Est-ce pour ces raisons que Benjamin Grivaux refuse d’envisager l’application de l’article 30 des statuts de La République en Marche, qui prévoit une exclusion en cas de dissidence?

Frédéric Saint Clair: «Très probablement. Et je pense que LREM a raison de garder Cédric Villani à l’intérieur de l’appareil. En tout cas, Emmanuel Macron ferait une grave erreur en l’excluant. Je dirais même qu’il se tirerait une balle dans le pied.»

Sputnik France: Cédric Villani tente de changer la perception qu’ont de lui les électeurs. Il laisse de plus en plus de côté son look atypique. Il veut se poser en candidat sérieux, capable «de parler aux écologistes, à la droite et aux déçus d’Hidalgo» d’après son équipe de campagne, citée par 20 Minutes. Il semble représenter une sérieuse menace pour Benjamin Grivaux…

Frédéric Saint Clair: «C’est plus qu’une menace. Avant même les tout premiers sondages, avant même que les programmes soient posés sur la table, Benjamin Griveaux était derrière Villani. Je pense qu’au niveau de la sympathie qu’il pourra attirer chez les électeurs, Villani est un très sérieux adversaire pour Griveaux. Mais la vraie question dépasse ce cadre-là. Elle touche à ce que représente Paris. On parle beaucoup de qui va gagner la mairie, mais peu de ce que représente aujourd’hui la capitale pour la France ni des véritables défis qui sont face à nous. Je n’ai pas l’impression qu’aujourd’hui nous ayons un candidat, qu’il s’agisse de Griveaux, Hidalgo ou Villani, qui ait pris la véritable mesure du défi. Ils parlent tous de social, d’écologie et à la marge de sécurité. Globalement, Paris est avant tout un édifice culturel et civilisationnel.»

Sputnik France: Faisons un peu de politique-fiction. Pourrait-on assister à une alliance entre Hidalgo et Villani qui ferait perdre le candidat officiel d’En Marche?

Frédéric Saint Clair: «S’il y avait une telle alliance, elle serait validée par Emmanuel Macron, sinon il y aurait exclusion de Villani. Cela signifierait également qu’Anne Hidalgo se positionnerait différemment envers un Emmanuel Macron qu’elle abhorre. Je ne crois pas trop à ce scénario. De plus, cela supposerait que Cédric Villani renonce et se range derrière Hidalgo. Or je pense qu’il a un attachement sincère à la démarche qu’a initiée Emmanuel Macron.»

Sputnik France: Anne Hidalgo est de retour dans la course…

Frédéric Saint Clair: «Effectivement, la situation lui a recréé un espace et il est possible que les Parisiens et les Français doivent composer avec Anne Hidalgo six ans de plus.»

Source : Sputnik France

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