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Le député LREM du Rhône, devenu poil à gratter du gouvernement sur la loi Bioéthique raconte au HuffPost ces derniers jours de débats dans l’hémicycle et critique notamment les revirements d’Olivier Véran sur plusieurs points du texte.

Une avancée majeure mais des occasions manquées. Au bout de la nuit et au terme de plusieurs heures de débats passionnés, l’Assemblée nationale a adopté le projet de loi Bioéthique en deuxième lecture ce samedi 1er août. Un vote qui ouvre la voie à une mise en application du texte au début de l’année 2021 après un dernier aller – retour entre les deux chambres du Parlement.

Mesure phare de ce texte emblématique du quinquennat Macron, la PMA (procréation médicalement assistée) sera donc ouverte à toutes les femmes. Mais dans la majorité, certains voulaient davantage. C’est le cas du député LREM Jean-Louis Touraine, co-rapporteur du texte au palais Bourbon, qui n’a pas hésité à engager plusieurs bras de fer avec le gouvernement sur diverses mesures.

Il a par exemple poussé pour l’autorisation au recours de la méthode “Ropa”, pour réception d’ovocytes de la partenaire et pour la PMA post-mortem. En vain. Malgré des avancées en commission, les deux mesures se sont finalement heurtées aux refus du gouvernement et ne figurent plus dans le texte au sortir de cette seconde lecture.

Éminent professeur de médecine, le député du Rhône spécialiste de ces questions de bioéthique revient, pour Le HuffPost, sur ces journées de débat. Et s’il se réjouit de voir le texte avancer, Jean-Louis Touraine pointe malgré tout la frilosité du gouvernement, les revirements d’Olivier Véran et dénonce le fait qu’une “minorité” conservatrice puisse imposer sa vision de la société.

Le HuffPost: L’Assemblée nationale achève ses travaux en donnant un nouveau feu vert à la PMA ouverte à toutes les femmes. Quel regard portez-vous sur ces quelques jours de discussions? 

Jean-Louis Touraine: Je suis satisfait car l’essentiel de cette loi, qui apporte les progrès nécessaires et souhaités par beaucoup, est proche d’aboutir, avec l’idée que la promulgation de la loi pourra intervenir avant ou après Noël. Ce qui veut dire qu’elle pourra être applicable dans le courant de l’année prochaine pour toutes les personnes qui en ont besoin. Il n’y a pas que la PMA d’ailleurs, mais déjà pour toutes ces femmes qui attendent depuis sept ans.

Quelle mesure, parmi les nombreuses prévues dans la loi Bioéthique retiendrez-vous? 

Je suis très content que la loi soit assortie d’une prise en charge intégrale par la solidarité nationale et qu’on ne fasse pas de discrimination, alors que le Sénat avait supprimé cette disposition. Ce serait profondément choquant qu’on rembourse la PMA pour des couples hétéros et qu’on dise pour les couples homosexuels ‘il y a juste les femmes fortunées qui en ont le droit.’ C’est important, même à titre de symbole de dire que la solidarité nationale vient au secours des couples de femmes ou des femmes seules qui veulent procréer.

Olivier Véran a changé d’avis sur plusieurs sujets entre le moment où il était député et maintenant qu’il est devenu ministre. Il est sommé par le Premier ministre de se soumettre. » Jean-Louis Touraine, co-rapporteur LREM de la loi Bioéthique

Malgré ce bilan positif, vous proposiez d’aller plus loin que le texte initial sur plusieurs points et vous n’avez pas été entendu…

Nous étions effectivement plusieurs à souhaiter compléter cette loi pour qu’elle soit cohérente. Par exemple nous accordons la possibilité aux femmes seules de bénéficier d’une PMA mais curieusement, il reste une majorité et un gouvernement qui ne veut pas de ce qu’on nomme la “PMA post-mortem”, alors que ça n’en est pas une. Cela correspond à un projet parental réfléchi et la femme devrait avoir le choix de le poursuivre ou non si par malheur le mari décède.

Il y a également certains autres aspects où on observe de petits reculs par rapport à la première lecture. Par exemple, on avait accordé la possibilité aux donneurs de spermatozoïdes d’avoir des informations sûres, entre autres, combien d’enfants avaient pu naître de leurs dons. Ce ne sont pas des points fondamentaux dans le texte, mais ça laisse l’impression qu’il y a des choses inachevées.

Comment l’expliquez-vous?

On aurait souhaité avoir un peu moins de frilosité de la part du gouvernement. Ce qui est étrange c’est qu’Olivier Véran a changé d’avis entre le moment où il était député et maintenant qu’il est devenu ministre sur plusieurs sujets. Il était par exemple très très favorable au DPI-A (repérer et éliminer des embryons non viables NDLR), il expliquait pourquoi c’était indispensable de le faire et maintenant il dit qu’il ne faut pas le faire.

Les débats l’ont fait évoluer?

Là ce n’est pas une évolution, c’est prendre des points de vue radicalement différents sans pouvoir apporter une justification. Donc ça veut dire, et je le respecte, qu’il est sommé par le Premier ministre de se soumettre. Comme disait Chevènement, il ne veut pas se démettre donc il se soumet.

Pourquoi l’exécutif est-il aussi inflexible aux risques de diviser sa majorité sur plusieurs sujets?

Je ne stigmatise personne mais il y a une tentative d’essayer d’obtenir un équilibre qui soit assez favorable aux plus conservateurs, qui ne sont pas en phase avec la société française du XXIe siècle. C’est l’opinion de la frange la plus traditionnelle qu’on entend s’exprimer à l’Assemblée. Je les respecte parfaitement, mais il se trouve que c’est un composant minoritaire de la société contemporaine et c’est bizarre qu’en France, ce soient eux qui puissent imposer leurs règles à tous.

La “méthode Ropa” (le don d’ovocytes au sein du couple), que vous aviez fait adopter en commission a notamment été supprimée du texte sous l’impulsion du gouvernement pour des questions ”éthiques”. Le comprenez-vous? 

C’est là encore une raison purement idéologique. Et ce n’est pas moi qui le dit, c’est la présidente des gynécologues-obstétriciens de France comme tous les professionnels de la procréation. On n’est d’ailleurs pas parvenu à entendre un seul raisonnement qui s’y opposait parmi tous les exposés.

La jeune génération n’a pas la foi dans ce qu’on appelait l’aventure humaine, c’est à dire l’évolution bénéfique de l’homme. » Jean-Louis Touraine, co-rapporteur LREM de la loi Bioéthique

Quand une femme est stérile, il faut bien que quelqu’un lui donne des ovocytes si elle veut avoir un enfant sinon elle restera stérile. Que ce soit sa femme ou sa compagne ou que ce soit une femme étrangère au couple, il y a toujours quelqu’un qui donne. Et ce n’est pas plus pénible si c’est une femme étrangère, c’est la même chose. Et l’inconvénient c’est que la durée moyenne pour bénéficier d’un don extérieur c’est entre trois et cinq ans, et certaines ne peuvent pas attendre. Elles continueront donc à aller par milliers en Belgique, en Espagne, etc.

Pensez-vous malgré tout que la France -avec cette loi Bioéthique- va rattraper son retard par rapport à ses voisins européens?

Oui je pense qu’on l’a rattrapé sur plusieurs domaines. Le mandat précédent a permis pour moi deux avancées importantes. L’autorisation de faire des recherches en cellule souche embryonnaire. En termes de recherche c’est primordial. Et le mariage pour tous. Il était logique ensuite qu’on en vienne à la PMA, mais je pense que le mérite de ce mandat là c’est de concrétiser, avec en plus la prise en charge par la solidarité nationale. Pour le reste, je ne suis pas spécialement déçu car je sais que ces évolutions suivront dans les années à venir.

Comment expliquez-vous votre sensibilité à ces sujets-là, quand la jeune garde des députés LREM a semblé freiner certaines évolutions?

C’est curieux, mais la jeune génération n’a pas la foi dans ce qu’on appelait l’aventure humaine, c’est-à-dire l’évolution bénéfique de l’homme. L’humanisme vrai, un humanisme nourri d’un peu d’optimisme, d’ambition parfois même de bonne utopie. Comme si les difficultés des temps actuels les amènent à développer un pessimisme terrible, inquiétant même.

Plus largement, l’année politique se termine avec une nouvelle équipe gouvernementale et de nouvelles priorités affichées. Avec un équilibre toujours plus à droite, cela vous inquiète-t-il? 

Sur le papier, et forcément ça a des conséquences, tous les postes clefs sont attribués à des gens qui viennent de la droite: le Premier ministre, le ministre de l’Économie, le ministre de l’Intérieur etc. Je remarque que si LREM est née principalement de gens issus du Parti socialiste, ils ne pèsent plus beaucoup dans la majorité aujourd’hui et dans les instances dirigeantes.

Et forcément ça interroge. Ce n’est pas pour rien si plusieurs partis se sont formés à la marge de La République en marche, notamment sur le flanc gauche. On a un peu l’impression individuellement d’être soumis à ce rouleau compresseur issu de la composante plus droitière. Moi j’aspire à un rééquilibrage pour que les Français ne soient pas déçus.

Source : Huffingtonpost

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