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Les obsèques de Steve Maia Caniço ont lieu jeudi à Nantes selon Ouest France.

Les obsèques de Steve Maia Caniço ont eu lieu dans la plus stricte intimité jeudi à Nantes selon Ouest France. Le rapport de l’IGPN a été vivement critiqué. Les conditions d’usage de la force après huit mois de manifestations violentes font polémique. Comment en est-on arrivé à ce climat explosif entre police et population ?

’intervention à la lacrymogène sur le quai Wilson lors de la Fête de la Musique à Nantes dans la nuit du 21 et 22 juin dernier, la disparition de Steve Maïa Caniço, 24 ans, qui se trouvait sur les lieux, et la découverte de son corps dans la Loire le 29 juillet, interviennent dans un climat explosif: une polémique récurrente sur les conditions d’usage de la force après huit mois de manifestations souvent violentes, marquées par des affrontements avec une police sur-sollicitée, épuisée, et dont tous les membres ne sont pas formés au maintien de l’ordre.

Le quai Wilson à l’une des extrémités de “L’Île de Nantes”, son “Hangar à Bananes”, sont des lieux réguliers de fête. Dans la ville de Nantes, l’endroit est aussi connu pour sa dangerosité si l’on ne fait pas attention, parce qu’entouré d’un fleuve, la Loire, dont l’accès n’est pas protégé par des gardes corps. Y provoquer un mouvement de foule, qui plus est de nuit, ne peut que s’avérer extrêmement périlleux, et faire chuter des personnes à l’eau. Quatorze y sont tombées cette nuit-là.

Chaque année, la fête de la musique y a lieu. Pourquoi cette année plus qu’une autre, les forces de l’ordre sont-elles intervenues à 4h20 en ripostant à des jets de projectiles par des tirs de grenades lacrymogènes en nombre -33 entre 4h20 et 4h52 selon le rapport de synthèse de l’IGPN?

« Déjà, des réactions, publiques, sont venues des rangs de la police elle-même. Pas pour mettre en cause les fonctionnaires, mais les consignes qui leur ont été données. »

Pourquoi ces tirs n’ont-ils pas cessé malgré l’ordre du Directeur départemental de la sécurité publique à 4h36 comme le note également le rapport? Des “ripostes”, faites “sans qu’aucun élément ne permette d’établir un lien direct entre l’intervention des forces de l’ordre et la disparition de M. Steve Maia Caniço vers 4h le même jour dans le même secteur”, conclut l’IGPN, déclenchant ainsi une remise en cause immédiate du rapport et une nouvelle polémique dont l’institution, par la voix de sa directrice Brigitte Jullien, devra, fait extrêmement rare, se défendre en sortant du silence.

Sans doute l’IGPN aurait-elle dû écrire “sans qu’aucun élément à notre disposition au moment de la rédaction de ce rapport”, pour éviter sa mise en cause.

Peut-être aurait-il également fallu expliquer que l’IGPN répond aux questions précises qu’on lui pose, qu’elle a des pouvoirs limités, et qu’en matière d’usage de la force qu’elle juge proportionnée ce soir -là, elle a étudié la situation au même titre qu’elle l’aurait fait pour une opération dans une rue en plein jour, tenant compte uniquement du “trouble à l’ordre public”, des jets de projectiles, et de la riposte  des forces de l’ordre, sans faire entrer dans son analyse la dangerosité du terrain sur lequel se déroulait l’opération.

L’instruction judiciaire en cours, et celle de l’Inspection générale de l’administration (IGA) sur l’organisation de la fête et la gestion des incidents par la préfecture, pourront peut-être permettre d’éclairer toutes les zones d’ombre.

Déjà, des réactions, publiques, sont venues des rangs de la police elle-même. Pas pour mettre en cause les fonctionnaires, mais les consignes qui leur ont été données.

Dès le 25 juin dans un communiqué, le syndicat Unité SGP Police FO de Nantes dénonce “un ordre aberrant”. “Intervenir sans tenir compte du rapport de force, à 15 contre plusieurs milliers de personnes, qui à 4h30 du matin sont forcément dans un état éthylique et/ou stup avancé, dans l’incapacité de raisonner ou de comprendre l’intervention de la police un soir de fête de la musique: c’était la confrontation assurée!”, écrit l’organisation syndicale.

“L’une des difficultés tient au fait que toutes les unités sont désormais sollicitées pour faire du maintien de l’ordre. Or, il ne suffit pas de mettre un casque à visière pour maîtriser la mission, c’est un métier qui ne s’improvise pas” explique Philippe Capon, le secrétaire général de l’UNSA Police.

Qui a donné l’ordre à nos collègues d’intervenir? Qu’ont décidé le préfet et son directeur de cabinet, à 4 heures du matin?”, interroge de son côté le secrétaire général de l’UNSA Police Philippe Capon, dans un entretien au “Point”, le 6 août. “Vingt policiers face à une foule alcoolisée et sous l’effet de substances illicites, avec des sonos puissantes, ça me semble pour le moins insuffisant. Pourquoi ne pas avoir temporisé en attendant l’arrivée de la compagnie de CRS prépositionnée à Nantes?”

Et Philippe Capon de pointer un problème crucial, lié à la surmobilisation de l’ensemble des policiers depuis fin 2018: “L’une des difficultés tient au fait que toutes les unités sont désormais sollicitées pour faire du maintien de l’ordre. Or, il ne suffit pas de mettre un casque à visière pour maîtriser la mission, c’est un métier qui ne s’improvise pas”.

Le problème crucial, ce sont les ordres, les consignes, et savoir qui l’on engage sur le terrain pour faire quoi.

Lorsque j’ai passé une année aux côtés des policiers pour écrire “Paroles de flics”, paru aux éditions Fayard en 2018, j’avais déjà pu constater l’état de délabrement du matériel et des locaux dans plusieurs endroits de France, l’épuisement de policiers à qui l’on demandait de faire du chiffre, parfois un peu tout et n’importe quoi, sans forcément de reconnaissance. J’ai aussi vu la crainte ressentie par des familles de flics, pour l’intégrité physique de ce père, de cette mère, de ce compagnon ou de cette compagne, de ce frère ou de cette sœur portant l’uniforme et la carte tricolore. Aussi la rancœur, le malaise, la colère parfois face à ce sentiment dont me parlent régulièrement les policiers: la remise en cause pure et simple de l’usage de la force, le “présumé coupable” systématique dès qu’un problème, une violence survient.

J’ai aussi vu la crainte ressentie par des familles de flics, pour l’intégrité physique de ce père, de cette mère, de ce compagnon ou de cette compagne, de ce frère ou de cette sœur portant l’uniforme et la carte tricolore.

C’est dans ce contexte qu’a commencé, fin 2018, le mouvement des Gilets Jaunes. Et qu’une police déjà épuisée, cherchant parfois un sens à ses missions, s’est retrouvée engagée de manière massive, face à des manifestations sans cadre, sans interlocuteur, chaotiques, très souvent violentes. Et, de semaine en semaine, au malaise, à la fatigue, à la tension déjà présents, sont venus s’ajouter les blessés de part et d’autre, parfois graves, la polémique sur les moyens mis en œuvre, l’utilisation des Lanceurs de balles de défense (LBD), les personnes éborgnées, et un sentiment de solitude parmi des policiers utilisés comme rempart, censés tenir et se débrouiller sur le terrain.

Les situations sources d’autant de dérapages possibles, se sont multipliées. Des fonctionnaires des Brigades anti-criminalité (BAC), en civil, allant acheter des protège-tibias dans des magasins de sport sur leurs propres deniers pour les manifestations du samedi. Des agents de police-secours auxquels on donne un casque et une matraque pour aller “tenir” une rue. Des effectifs de commissariats envoyés sur une manifestation houleuse, avec comme avertissement qu’il n’y aura pas de renfort parce que toutes les forces “spécialisées” sont sur le terrain, ailleurs. Des membres des BRI, dont le terrain habituel est le grand banditisme ou le terrorisme, se retrouvant à “gérer” une foule de citoyens parfois peu habitués eux-mêmes aux codes des manifestations classiques et ne comprenant pas pourquoi, non, on ne peut pas aller dans telle ou telle rue. Des citoyens auxquels se mêlaient, au fur et à mesure que les semaines avançaient, des groupuscules adeptes de la guérilla urbaine et de l’affrontement systématique avec la police.

Mal “construire” un dispositif de maintien de l’ordre de la part d’un gouvernement, d’un ministère, peut conduire à ce que la colère déborde de la mission conférée par l’uniforme.

Bilan au bout de huit mois, une dénonciation systématique de “violences policières” même lorsque la force est engagée de manière légitime, et sans jamais prendre en compte les violences subies par les forces de l’ordre, face auxquelles certains fonctionnaires ont pu répondre de manière disproportionnée. Comme ce jeune policier, assailli par plusieurs personnes sur les Champs-Élysées le 17 mars au point de tomber au sol, de perdre son casque, et, se relevant, hors de lui, être prêt à se jeter dans la mêlée, avant que ses collègues ne finissent par le retenir. Ou l’acharnement, à plusieurs et à coups de matraque, sur une personne à terre. La police n’est pas composée de Robocops. Mal “construire” un dispositif de maintien de l’ordre de la part d’un gouvernement, d’un ministère, peut conduire à ce que la colère déborde de la mission conférée par l’uniforme. Avec, en face, une frange militante “anti-flics” qui s’empresse d’inonder les réseaux sociaux et de faire campagne avec toute vidéo litigieuse, même sortie de son contexte. Et en haut, un gouvernement, des pouvoirs publics, dont la parole est trop souvent apparue au mieux maladroite et, sur le terrain, en première ligne, des policiers, encore et toujours, pour en subir les conséquences.

Le 4 août dernier, j’échangeais à ce sujet avec un CRS d’une compagnie de province, engagée sur les manifestations de très nombreux samedi. Que dit-il: “La formation au maintien de l’ordre est spécifique. De plus, le commandement dans une CRS est très serré. Ce qui n’est pas le cas d’autres corps de police qui sur un terrain d’émeute, vont se retrouver seuls et devoir se débrouiller. Toutes ces dernières semaines, j’ai vu des collègues de la circulation, de police-secours, être engagés en maintien de l’ordre pour compléter des dispositifs. Ceux avec lesquels j’en ai parlé, je leur ai dit ‘mais si ils viennent sur vous, vous allez vous faire éclater’. Quelqu’un qui n’a aucune habitude de ce genre de terrain, en sous-effectif, mal équipé, sans la formation adéquate, risque d’avoir peur, donc de perdre son sang-froid, et donc de faire une connerie”.

Quelqu’un qui n’a aucune habitude de ce genre de terrain, en sous-effectif, mal équipé, sans la formation adéquate, risque d’avoir peur, donc de perdre son sang-froid, et donc de faire une connerie”.

On les a laissés seuls”, m’a également dit un commissaire. Qui a aussi ajouté que la communication manquait, et que lors d’une opération de police surtout dans ce contexte, il faut dire ce que l’on va faire, prévenir les gens.

La nuit du 21 au 22 juin à Nantes, ce n’est ni une CRS, ni une compagnie de Gendarmes mobiles qui a été engagée quai Wilson, mais une Compagnie départementale d’intervention, polyvalente, mobilisable à tout moment pour partir en primo-intervenante aussi bien sur du terrorisme, de la circulation, une bagarre, des violences urbaines. Ces compagnies, elles ont été mobilisées jusqu’à l’épuisement ces huit derniers mois, partout où elles existent. Pourquoi avoir envoyé cette compagnie dans la nuit, alors que les choses se tendaient, et qu’une unité de CRS était positionnée sur Nantes, comme le note le rapport de l’IGPN, et comme le confirment les syndicats?

En attendant les réponses que tout le monde souhaite, une certitude: l’opération policière à Nantes s’est faite dans un climat général de tension extrême, avec une police de terrain à cran, fatiguée, qui compte 46 suicides dans ses rangs depuis le début de l’année. Et un gouvernement qui n’a cessé d’envoyer des consignes de fermeté systématiques, pas forcément adaptées à toutes les situations et à un principe essentiel dans le maintien de l’ordre: le discernement.

Source : Huffingtonpost

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