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Si l’ENM a abandonné l’enseignement des vertus capitales comme l’intelligence, le doute, l’humanité, l’écoute, l’autorité et l’allure au profit d’une approche technico-juridique, il serait démagogique de se priver de cette école pourvu que le sens du pouvoir et de sa retenue y trouve enfin sa place.

Au-delà du reproche immédiat de démagogie, on a le droit de s’interroger sur la validité d’une telle abolition. L’ENM, je le sais, est contestée depuis toujours, par exemple par des personnalités du barreau comme Georges Kiejman, dénonçant ce « permis de juger » qu’octroierait cette école. Pour ma part, contre des assauts multiples, je l’ai défendue en ne cessant cependant de suggérer des métamorphoses profondes qui ne me semblent pas incompatibles avec la structure actuelle.

Imprégner des têtes

L’essentielle consisterait à sortir le futur magistrat d’une approche technico-juridique pour, au contraire, le constituer comme titulaire et dispensateur de vertus capitales comme l’intelligence, le doute, l’humanité, l’écoute, l’autorité et l’allure. Je devine bien qu’aujourd’hui proposer une telle piste pour l’ENM pourrait apparaître comme une provocation tant cet établissement a abandonné l’enseignement de ces dispositions qui feraient du magistrat non plus un professionnel enfermé dans son corporatisme, persuadé d’être le meilleur sans avoir à le démontrer et hostile évidemment aux avocats, mais une personnalité familière avec l’universel. La culture générale est fondamentale qui n’est pas acquise, au contraire, quand on intègre l’ENM : il faudrait commencer véritablement à en imprégner des têtes et des esprits qui manquent de ce qui doit irriguer toutes les fonctions régaliennes : le sens du pouvoir mais de sa retenue, le respect du citoyen et de ses exigences, la fierté, mais sans arrogance, de cet immense métier.

L’ENM doit s’ouvrir : non pas, comme le souhaite l’extrême gauche politico-judiciaire, sur ce qui subvertit et nie même l’idée de justice et d’impartialité mais sur les forces qui aideront le futur magistrat à échapper au risque de se croire une petite institution avant l’heure, à savoir penser contre lui-même.

Le grief classique sur des auditeurs de justice qui seraient déconnectés de la vraie vie ne me semble pas fondé même s’il a du succès auprès des populismes de base ou de l’élite, qui n’aiment rien tant que détruire à petit feu ce qui est indissociable de la démocratie. Ils seraient trop jeunes, ils n’auraient aucune expérience, il faudrait les choisir après un autre parcours professionnel. Si des exemples ont malheureusement laissé penser que des magistrats fraîchement nommés avaient l’air de découvrir que la réalité pouvait être sombre et tragique, la majorité du corps judiciaire heureusement n’en a jamais été à ce niveau d’illusion !

Si la jeunesse est un défaut, on s’en corrige vite, selon la pertinente boutade de Goethe.

Supprimer l’ENM ne garantirait pas un système intrinsèquement meilleur. Gardons cette école mais acceptons de tout changer pour que l’essence de la passion de « raccommoder les destinées humaines » demeure inchangée, au plus haut, au plus intense. L’ENM, une école de modestie, de culture et de compréhension.

Rien n’est perdu mais on en est loin.

Source : valeursactuelles.com

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