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Marine Le Pen et Eric Zemmour devant les entrepreneurs du Medef le 21 février 2022 // afp.com/Eric PIERMONT

Les projets des trois candidats populistes reposent sur un programme d’affaiblissement de la France mais aussi, si on prend la peine de les analyser dans le détail, de fragilisation sociale.

Marine Le Pen peut gagner cette élection présidentielle. Mais il faut bien que chaque Français qui glisse un bulletin Le Pen dans une urne en saisisse les implications pour notre pays et pour les plus fragiles de nos concitoyens. Le projet de Marine Le Pen, comme celui de Jean-Luc Mélenchon, repose sur un programme d’affaiblissement de la France mais aussi, si on prend la peine de l’analyser dans le détail et d’en saisir les implications, de fragilisation sociale. Ce sont toujours les plus pauvres qui ont à craindre du populisme.

Une remarque d’ordre général d’abord qui vaut pour Marine Le Pen comme pour Jean-Luc Mélenchon et Eric Zemmour. Il existe une large littérature académique sur les effets économiques du populisme, notamment dans l’Amérique Latine des années 1980-90 (un modèle assumé pour Mélenchon). L’un des articles fondateurs de ce domaine de recherche est celui de Rudiger Dornbusch et Sebastian Edwards, publié par le National Bureau of Economic Research en 1991. Certaines de ces études datent mais les raisonnements restent valides. Les programmes populistes, de gauche comme de droite, présentent toujours trois traits saillants. Premièrement, ils prétendent agir au nom du « peuple » (un peuple souvent fantasmé) contre les élites (pour les trois candidats populistes français, c’est Emmanuel Macron qui incarne cette élite libérale, progressiste et mondialisée). Deuxièmement, ils prônent un Etat fort, par opposition au marché mais aussi aux contraintes juridiques, y compris constitutionnelles (cf. les critiques d’Eric Zemmour contre le Conseil d’Etat et le Conseil Constitutionnel). Cette passion pour l’Etat fort qui vire au virilisme explique d’ailleurs la complaisance passée de nos trois candidats pour Vladimir Poutine. Enfin, les populistes rejettent les contraintes économiques. Jean-Luc Mélenchon expliquait sans rire il y a quelques jours qu’une fois élu, il irait voir la Banque centrale européenne pour lui demander d’annuler la dette publique française qu’elle porte à son actif.

Analyser les programmes et ne pas s’en tenir aux paroles

Les études économiques montrent que ce passage des populistes au pouvoir a systématiquement trois conséquences. D’abord, l’affranchissement des contraintes financières et de compétitivité déclenche un cycle de type expansion-récession. En effet, augmenter le SMIC, accroître des dépenses publiques ou baisser des prélèvements obligatoires à l’aveugle, voire nationaliser des entreprises comme le proposent Mélenchon et Le Pen entraînent, dans un premier temps, une forte croissance. Mais, dans un deuxième temps, la résurgence de contraintes comme la hausse des taux d’intérêt ou l’inflation obligent à un tournant dont une version light fut celui de 1983 en France, après deux années de largesses mitterrandiennes. Dans le cas présent en France, ce tournant serait particulièrement rapide et violent. On pourrait même éventuellement passer directement à la phase récessive. En effet, notre économie est déjà en surchauffe. La demande est très supérieure à l’offre, ce qui se traduit par un déficit commercial élevé et en augmentation, des difficultés de recrutement inédites pour les entreprises et une inflation au plus haut depuis plusieurs décennies. Relancer la demande dans ces conditions est absolument contreproductif, renforcera l’inflation et les problèmes de pouvoir d’achat.

Deuxième conséquence du populisme économique : l’augmentation des inégalités. Ce point peut sembler contre-intuitif tant Marine Le Pen et surtout Jean-Luc Mélenchon prétendent avec force lutter contre ce problème. Mais il faut analyser les programmes et ne pas s’en tenir aux paroles. Prenons un exemple concret. Le Pen et Mélenchon proposent tous deux de ramener l’âge légal de départ en retraite à 60 ans. Pour la candidate d’extrême-droite, seules les personnes ayant commencé à travailler à 20 ans seraient concernées par cette réforme. Ce genre de mesures, qu’aucun pays n’a jamais prises récemment (il doit bien y avoir une raison…), fragiliserait nos comptes sociaux et empêcherait, par exemple, de doter la branche autonomie. Les deux candidats prétendent que cette mesure est financée. C’est faux, car aucun des deux ne prend en compte l’impact de l’abaissement de l’âge de départ en retraite sur le ratio actif / inactifs, et donc la dégradation de la croissance qui en résulterait. Abaisser l’âge de départ en retraite, c’est fragiliser la sécurité sociale. Les plus riches pourront toujours avoir des meilleurs contrats d’assurance-santé ou payer les frais de dépendance de leur poche. Mais les autres… Autre exemple : Marine Le Pen propose dans son programme de contraindre les cantines scolaires à utiliser 80% de produits agricoles français. Cette mesure serait selon son document de campagne « auto-financée ». Dans les faits, cela signifie que les familles devront payer plus cher pour que les enfants puissent manger le midi… Pas vraiment social.

Troisième conséquence du populisme : la fragilisation du cadre institutionnel. Cet effet est pernicieux mais puissant. De Zemmour qui fustige nos institutions aux mesures fiscales inconstitutionnelles de Mélenchon car spoliatrices, les populistes font toujours passer « le peuple » avant « le droit », nous ramenant aux sociétés d’avant la philosophie des Lumières. Cette corrosion de l’Etat de droit mine l’attractivité économique d’un pays, assèche le flux d’investissements étrangers et diminue sa capacité à générer des emplois et des salaires. Ce sujet n’est pas théorique. L’Argentine ne s’est toujours pas remise du péronisme (Juan Perón fut élu président en 1946). Les conséquences de l’arrivée au pouvoir d’un président populiste peuvent être irréversibles. La France ne méritera jamais ça.

Nicolas Bouzou

Source : L’Express

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