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Que faut-il attendre du plan «contre le séparatisme dans la République», annoncé par le gouvernement pour le mois de mars? Pour l’ancien préfet Michel Aubouin, la réalité anthropologique du peuplement est totalement ignorée. Pour lui, l’Etat est en partie responsable, car sa politique du logement incite au séparatisme.

«Il y a un certain nombre d’endroits dans notre pays où il y a du repli communautaire, une volonté de se séparer de ce que sont les valeurs et les lois de la République», a admis Sibeth Ndiaye le 9 février dernier sur LCI, avant d’évoquer «ces endroits où il y a une volonté manifeste de certains, qui notamment usent de l’islamisme politique pour définir une forme d’alternative à la République». «On doit être capables d’y répondre» a affirmé la porte-parole, annonçant un plan du gouvernement pour le mois de mars.

Ancien préfet, Michel Aubouin a publié 40 ans dans les cités (Presses de la cité, 2019). Depuis la fin des années 70, celui-ci a vu des territoires entiers devenir des zones de non-droit. Qu’espère-t-il du plan contre le séparatisme dans la République? Entretien.

Sputnik France: «communautarisme», «séparatisme», «islamisme politique»: après les déclarations en «off» de François Hollande et celles de Gérard Collomb à son départ du ministère de l’Intérieur, ces déclarations semblent refléter une prise de conscience au sommet de l’Etat. Vrai ou faux, selon vous?

Michel Aubouin: «Plus le temps passe, plus il est tard. Les mesures que nous aurions pu prendre il y a encore quelques années sont de plus en plus difficiles à prendre. Par exemple, la question de l’arrivée imminente de listes dites “communautaires” pour les élections municipales le mois prochain. On n’a pris strictement aucun texte au préalable, qui aurait pu nous éviter des listes à connotation religieuse aux élections municipales. Voilà une étape importante qui a été franchie.

«si on ne traite pas la question du regroupement des mêmes types de population dans les mêmes logements sociaux, on ne va jamais réussir…»

Sur le terme “communautaire”, je pense que ça veut dire “traversé par l’islam”. Il y a beaucoup de malentendus derrière. On dit souvent “les Chinois du XIIIe vivent en communauté”. Ce n’est pas ça le sujet. La question, c’est de savoir quand la communauté est suffisamment organisée pour qu’elle décide de s’autonomiser politiquement par rapport au reste de la société française. On le voit moins sur des fondements ethniques ou d’origine que sur des fondements religieux.

On a toujours un problème de vocabulaire: on n’a pas trouvé les mots pour le dire, alors on tourne autour. On dit “radicalisation”, parce qu’on ne veut pas dire de quoi il s’agit, on dit “politique de la Ville”, alors que ça ne concerne pas vraiment la Ville… on dit “communautaire” par ce qu’on ne veut pas dire de qui on vise. Et ça, ça empêche les politiques de prendre des décisions en toute connaissance de cause. Les malentendus demeurent à tous les niveaux, y compris au niveau sommital.»

Sputnik France: Un plan serait donc d’une grande nécessité. Quelle devrait selon vous être sa première priorité?

Michel Aubouin: «La première réponse est d’ordre géographique. Les communautés se créent dans des espaces clos, notamment dans les quartiers dits de la “politique de la Ville”. Ces espaces communautaires sont directement liés à l’habitat, qui est lui-même directement lié au logement social. D’une certaine façon, si on ne traite pas la question du regroupement des mêmes types de population dans les mêmes logements sociaux et pour des durées illimitées, on ne va jamais réussir à traiter les questions du communautarisme.

«Il ne faut pas laisser les communautés s’organiser pour qu’elles soient amenées un jour à occuper des positions politiques sur le territoire.»

C’est assez naturel que des gens qui ont la même origine, qui partagent la même religion et la même culture, finissent par se retrouver dans le même quartier. C’est purement anthropologique: tout le monde fait la même chose, y compris une partie des Français qui se regroupent dans les mêmes quartiers pour éviter les difficultés de cohabitation avec des cultures qui sont très différentes ou antagonistes avec les leurs. C’est un phénomène naturel. En soit, on ne peut pas le reprocher aux gens. Je suis assez contre l’idée de la mixité sociale obligatoire, où il faut mélanger tout le monde. Ça n’a jamais fonctionné, et ça ne peut pas fonctionner.»

Sputnik France: Vous plaidez donc pour une certaine fermeté, vous ai-je bien compris?

Michel Aubouin: «Il ne faut pas laisser les communautés s’organiser pour qu’elles soient amenées un jour à occuper des positions politiques sur le territoire. Il faut qu’on ait des instruments juridiques pour l’éviter. Les communautés se forment géographiquement, autour des mêmes quartiers, mais aussi par exemple par une grande mosquée, qui peut être un vecteur de fixation des populations autour d’un bâtiment. C’est parce qu’on ne réfléchit pas à ces questions de peuplement, d’installation, et qu’on n’a pas trouvé d’instrument juridique qui nous permette d’éviter des listes politiques à dominante communautaires.»

Sputnik France: Vous dites donc que les textes n’existent pas. La loi de 1905 ne suffit-elle pas?

Michel Aubouin: «Les principes de la laïcité ne suffisent pas à protéger la population d’une tentation d’instaurer des pratiques contraires à nos cultures. Elles ne sont pas contraires à la loi, mais elles sont contraires à notre culture, et ça c’est compliqué. Le sujet n’est pas simple à poser, les solutions ne sont pas faciles à poser. Mais il faut à un moment passer dans l’ordre juridique: créer des textes, et dire ce qui est autorisé et ce qui est interdit, ce que l’on peut et ce que l’on ne peut pas faire. Face aux listes communautaires, indiquer que la référence à la religion, quelle qu’elle soit, est incompatible avec la loi de 1905. Il faut un texte pour indiquer que les principes portés par ces listes sont incompatibles avec les nôtres.»

«On a vu le Président Macron beaucoup hésiter»

Sputnik France: vous semblez donc pour le moins critique du bilan du gouvernement en la matière?

Michel Aubouin: «On a vu le Président Macron beaucoup hésiter: faut-il faire un islam de France, ou non, etc. Si après avoir hésité pendant deux ans au moins, il tire en conclusion qu’une partie du pays est en grande difficulté parce que la communautarisation des espaces est en train de se produire, je trouve ça très bien. Mais je ne suis pas sûr que quelqu’un ait bien pris le temps d’aborder ces questions de façon profonde. On ignore où sont les instances où on traite de ces sujets. Il ne s’est pas passé grand-chose.

Depuis les déclarations de Gérard Collomb, qu’est ce qui s’est fait? Je l’ignore, car je ne vois pas les effets concrets. Les maires d’Ile-de-France font toujours face aux mêmes difficultés et on ne leur a pas donné de clé pour les traiter. En particulier, la clé du peuplement: un quart des logements en France sont des logements sociaux publics. Un quart de la population, c’est énorme, nous sommes le plus grand parc social d’Europe! à l’origine, ce sont des décisions publiques, des maires, des préfets, de l’État.

Puisque l’État a la main sur le peuplement des quartiers, aura-t-il une réflexion afin d’éviter de voir se créer ce que j’ai vu il y a quelques jours, à savoir un quartier entièrement pakistanais? Est-ce sage de permettre des quartiers publics et entiers dans lesquels on va créer des communautés? Comme je le disais, la communautarisation est naturelle, c’est un phénomène anthropologique. C’est normal que les gens essaient de se regrouper entre eux. Ce n’est pas le sujet. Le sujet, c’est que si, en plus, ils sont incités par l’Etat à le faire, et à s’installer au même endroit, l’incitation au séparatisme est forte.»

Sputnik France: Remettre en cause le principe des 25% des logements sociaux serait donc selon vous la clé?

Michel Aubouin: «Oui, j’ai beau tourner autour du problème depuis des années, je ne vois pas d’autre solution. Pour moi, c’est la clé. Quand vous avez un quartier dans lequel vous avez concentré les mêmes types de population et que vous avez deux écoles primaires et un collège, les problèmes que rencontrent les enseignants dans les établissements scolaires correspondent à la population qu’ils ont en face. Leur travail est presque rendu impossible. La question du peuplement est essentielle.

«L’incitation de l’Etat au séparatisme est forte… La question du peuplement est essentielle.»

Ce n’est pas comme si nous avions un marché libre, ouvert comme en Grande-Bretagne ou en Italie. Nous sommes dans un marché du logement extrêmement administré. Ce marché rencontre des difficultés et même, dans certains endroits, génère des difficultés. Quand j’ai écrit mon livre, c’est la seule partie qui n’a jamais été reprise, je vois bien que c’est celle qui gêne le plus. Je comprends que c’est très compliqué, en même temps je ne vois pas d’autre porte de sortie.»

Source : Sputnik France

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