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Il s’est mêlé au black bloc pour sentir le « vertige de l’émeute ». L’universitaire Romain Huët a accepté, après négociations, de parler au « Point ».

C’est un petit livre (150 pages au format Que sais-je ?). Le Vertige de l’émeute est à la fois dérangeant et passionnant par le point de vue qu’il adopte, l’angle qu’il choisit, la méthode qu’il suit. Après s’être immergé au sein des brigades rebelles syriennes ou dans des groupes de parole de personnes suicidaires, Romain Huët, enseignant-chercheur à l’université de Rennes-2, s’intéresse cette fois à l’émeute et aux manifestations violentes. Il s’est fondu dans une cinquantaine de cortèges – en particulier les dix premiers « actes » des Gilets jaunes – pour vivre les événements de l’intérieur, frontalement, dans le cortège de tête, au plus près du « black bloc ». « Ma visée n’est pas de proposer une énième théorie sociologique de la violence, mais de saisir, en excluant toute perspective moraliste, comment l’émeute est ressentie dans la chair et les corps ; d’en restituer l’atmosphère, les sensations, le spectacle. J’ai voulu comprendre comment des personnes pouvaient se laisser gagner par son vertige », explique l’auteur.

Très réticent, au départ, à l’idée de répondre aux questions du Point, craignant de se « couper de [ses] sources », ce disciple de Loïc Wacquant et de sa « sociologie de la chair » a fini par se laisser convaincre. Notre curiosité n’en fut que plus aiguisée. Car au Point, nous adorons penser contre nous-mêmes.

Le Point : À vous lire, l’émeute serait d’abord une affaire de pulsions, de sensations, d’énergie qui circulent dans la chair et les corps ; une « expérience sensorielle », un « tourbillon d’affects »…

Romain Huët : On a toujours à l’idée que l’émeute est un moyen politique. Pour ma part, j’ai voulu voir dans quelle mesure la violence pouvait être le lieu d’une expérience vivante ; une épreuve charnelle du politique. Dans cet entre-corps entre des individus qui forment l’émeute circulent, en effet, des affects contradictoires : la peur, la joie, l’ivresse… Ce livre parle de cette dimension sensorielle.

L’émeute peut être une épreuve esthétique

Le risque n’est-il pas de verser dans une esthétique de la violence ?

Le risque existe et les auteurs qui ont cédé à une vision romantique de la violence ont produit des effets désastreux. Esthétiser l’émeute, c’est en annuler la charge politique ; or il s’agit, aussi, d’un geste politique. Il y a, dans l’émeute, quelque chose de l’ordre d’un « spectacle de l’effondrement », j’y mets des guillemets car « effondrement » est un grand mot. Le bruit des armes de la police, les vitres qui éclatent, le chant des manifestants, tous ces corps qui bougent… : l’émeute donne à voir et à entendre, c’est pour cela que je parle d’une expérience sensible. Mon but n’est pas d’esthétiser, mais de dire qu’effectivement, l’émeute peut être une épreuve esthétique. J’essaie aussi d’en montrer les limites.

La dimension politique que vous lui accordez est singulière. Il s’agirait de « tuer l’ennui », de « vaincre le sentiment oppressant de ne pas être pris en compte », de revendiquer « une singularité subjective ».

Voir l’émeute comme un moment visant à faire aboutir des revendications matérielles, précises, ne me semble pas pertinent. De toute évidence, le capitalisme est visé, mais il me semble que derrière l’émeute, il y a un appel à une plus grande intensité existentielle. Pour le titre du livre, j’avais hésité entre « l’ivresse » et le « vertige ». Cette ivresse que l’émeutier recherche contraste avec la quotidienneté beaucoup plus froide, close, sans grande intensité qui est la sienne. Pendant les manifestations contre la loi travail, un slogan a beaucoup tourné : « Le monde ou rien ». Ce mot d’ordre n’est pas nihiliste, il exprime, au contraire, un « désir de monde ». Quand elle s’intéressait à la colère, Hannah Arendt évoquait une « coupure à l’égard du monde ». L’émeute témoigne d’une expérience déçue du monde qui peut conduire certaines personnes à avoir, avec lui, un rapport hostile.

Penser que le casseur n’est pas politisé, qu’il est juste là pour détruire, me paraît totalement faux

À aucun moment vous ne condamnez la stratégie de la violence suivie par les émeutiers…

La question morale ne m’intéresse pas, ce n’est pas l’objet de mon bouquin. Mon intérêt porte sur ce que l’individu éprouve et la portée politique qu’il donne à son geste. Il faut reconnaître que les émeutes survenues lors des manifestations des Gilets jaunes n’ont pas été sans efficacité. Ces manifestations ont sinon déstabilisé, en tout cas sérieusement griffé le pouvoir. Pour ma part, je vais surtout regarder comment l’émeute se vit au cours de l’action.

Au risque de choquer…

Mon rôle n’est ni de qualifier ni de disqualifier l’émeute. Ce n’est pas mon travail. Encore une fois, il s’agit de la saisir comme une expérience, loin des discours abstraits qui se bornent à la condamner. L’image fantasmée d’un black bloc monolithique, constitué d’une masse d’individus très violents, n’est pas la réalité. De même, penser que le casseur n’est pas politisé, qu’il est juste là pour détruire, me paraît totalement faux. Derrière son geste, il y a une intention politique qui s’exprime violemment ; une épreuve du politique.

À propos du black bloc, qui le constitue ?

Je n’en sais rien, je n’utilise pas ce terme dans mon livre. Ce que je crois, à dire vrai, c’est que le black bloc n’existe pas. Qui trouve-t-on en tête de cortège ? Des travailleurs, des étudiants, des gens qui ne travaillent pas, des Gilets jaunes. Ça peut être n’importe qui. En tout cas, je n’en fais pas une sociologie.

En tout cas, le black bloc n’est pas constitué de syndicalistes

On distingue généralement le « bon » manifestant, celui qui marche, et le « mauvais », qui casse. Dans le cortège de tête, il y a aussi des syndicalistes et cette distinction ne tient plus vraiment. Je ne dis pas qu’il n’y a plus de séparation, mais l’ensemble est plus hétérogène qu’on ne le pense

Je ne fais pas une sociologie de l’émeute, je n’enquête pas. Ma méthode, c’est d’être là

Vous êtes, en quelque sorte, un intellectuel en immersion.

J’ai participé à une cinquantaine d’émeutes, sans doute un peu plus. Ma méthode, c’est de vivre les choses corporellement. Je cherche à éprouver avec les autres ce qui est en train de se passer. Je pratique ce que Loïc Wacquant a appelé une « sociologie de la chair ».

Concrètement, comment procédez-vous ? Vous vous habillez de noir ? Vous vous fondez dans le paysage ? Êtes-vous actif ou demeurez-vous passif ?

(Long silence). Votre question m’ennuie beaucoup… Les manifestations sont des lieux ouverts dans lesquels vous pouvez vous poser, mettre votre corps et accompagner le mouvement. Je ne cherche pas à susciter la parole, à faire parler les gens. Je ne fais pas une sociologie de l’émeute, je n’enquête pas. Ma méthode, c’est d’être là. Ensuite, j’écris, car c’est mon métier et j’adore ça. C’est une autre manière de faire de la recherche. Je vis les situations dans un temps long et après, je m’efforce de les restituer dans un texte.

Vous êtes allé en Syrie ; vous vous êtes immergé dans des associations d’aide aux personnes suicidaires ; maintenant les émeutes… Quel est le fil rouge ?

Ce qui m’intéresse, c’est le rapport entre souffrance et contestation. La lutte sociale prend son lit dans le sentiment que la vie n’a pas de sens. J’essaie d’avoir une analyse un peu critique de situations dans lesquelles des individus rencontrent des difficultés à s’inscrire dans le monde.

Vous écrivez que l’émeute est d’abord une « simulation » de la violence, une « fiction », presque un « spectacle »… Cela ne va pas plaire au black bloc !

Dans l’émeute, la violence est le plus souvent domestiquée ; heureusement, d’ailleurs ! Il y a, en effet, quelque chose de l’ordre du calcul. Je prends l’exemple de ces manifestants qui attendent, pour entrer dans l’affrontement, que les policiers soient prêts, qu’ils aient enfilé leurs protections. On est dans la fiction de la production d’un désordre.

Les policiers, mais aussi les manifestants qui se trouvaient sur les Champs-Élysées, le 16 mars par exemple, n’ont pas tout à fait la même perception… La violence n’était pas exactement une « fiction » !

Les Champs-Élysées ont effectivement été dévastés, la plus belle avenue du monde a été un peu mise à l’envers… C’était l’effet visible de l’action mais on sait bien que le soir même, tout était à peu près rentré dans l’ordre. Ce que je veux dire, c’est que l’émeute ne cherche pas à précipiter l’effondrement du monde ; cet effondrement, il s’agit plutôt de le symboliser, ponctuellement et localement. Mettre le pouvoir en échec, oui, mais de façon très brève.

Certains affrontements peuvent être violents ; ils produisent des destructions matérielles, des corps blessés, il ne s’agit pas de les minimiser ; mais la plupart du temps, on reste dans l’ordre du simulacre. Les pratiques de lynchage des forces de police sont rares alors que les possibilités que ça puisse arriver sont nombreuses. Généralement, on va attendre que le policier puisse partir pour lui courir derrière. On joue avec le pouvoir. L’émeute, c’est ce moment où le pouvoir, d’ordinaire diffus, illisible, invisible, devient incarné, en l’occurrence par les forces de police. Je me souviens, place de la République, d’une scène de gazage. Les gens étaient dans la nasse, un manifestant avait pris du gaz dans les yeux ; un type lui donne un sérum et il lui répond : « Attends, prends la photo, s’il te plaît ». Il avait rencontré le pouvoir et tenait à en garder la trace.

L’émeute n’est pas une rage incontrôlée

Vous allez jusqu’à comparer l’émeute à un « spectacle », une « comédie », un « carnaval »…

Il y a dans l’émeute une recherche de spectaculaire, quelque chose de l’ordre du démonstratif ; on se donne à voir. C’est étonnant car, politiquement, il s’agit précisément de mettre en crise une société du spectacle, pour faire référence à Guy Debord.

Vous évoquez une « violence de faible intensité », une « destructivité quasi ludique », « une agressivité bénigne »… En revisionnant certains actes des Gilets jaunes ou la manif du 1er Mai, on bondit !

Des institutions bancaires sont attaquées, des grands magasins s’effondrent, mais c’est la vitre qui s’effondre, pas les murs. Et le lendemain, la vitre sera remise. Encore une fois, on reste pour l’essentiel dans l’ordre du symbolique. L’émeute n’est pas une rage incontrôlée, et tant mieux, car ça serait très inquiétant. Nous nous trouvons face à une violence domestiquée.

En arriver à accepter la violence, c’est évidemment une déclaration d’impuissance

Quelle différence faites-vous entre l’émeute et l’insurrection ?

Dans l’émeute, l’administration de la vengeance s’exprime mais de manière retenue ; l’insurrection est une sorte de torrent qui déborde.

Vous citez Victor Hugo, qui écrivait dans Les Misérables que « le pouvoir se porte mieux après une émeute, comme l’homme après une friction »…

Oui, car la force revient au pouvoir, qui en profite pour se reconsolider. Certains mouvements sortent de la clandestinité et peuvent donc, ensuite, être mieux compris du pouvoir. Encore que je ne suis pas tout à fait certain que le pouvoir soit sorti renforcé du mouvement des Gilets jaunes. En se durcissant, le pouvoir s’est aussi fragilisé.

Vous terminez sur une forme de désillusion. L’émeute, dites-vous, est « sans issue », « une défaite toujours reconduite ». On touche, selon vous, à l’absurde, au sens camusien du terme…

L’ouvrage présente l’émeute comme une expérience sensorielle ; on peut reconnaître qu’elle est souvent, aussi, une expérience de la défaite. Elle n’atteindra jamais ses buts, c’est en tout cas peu probable. Au final, ce livre est une invitation à penser l’émeute de façon critique, à sortir de la scène émeutière et du spectacle politique qui occultent ce qui me semble important : la fabrication d’un avenir, d’autres devenirs souhaitables. Je lui reconnais une certaine puissance et, en même temps, une fondamentale impuissance. En arriver à accepter la violence, c’est évidemment une déclaration d’impuissance, le signe d’une défaite du monde, un monde où l’on ne parvient plus à se parler.

Source : Le Point

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