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Pour Bernard-Henri Lévy, l’Europe est devenue un terrain hostile à sa manière. « Je crois qu’il y a aussi le feu à la maison Europe », clame-t-il.

C’est une silhouette spectrale qui sort du siège arrière de l’Audi hybride – « l’ancienne voiture de Mestrallet », nous glisse-t-on. Bernard-Henri Lévy resserre le bouton de sa veste en tweed, et regarde posément, comme pour toiser une foule pourtant absente, la cour bruyante de pavés devant le palais Charles de Lorraine. Invité par Engie, le philosophe français est venu parler de sa pièce de théâtre « Looking for Europe », que le public belge a pu voir le 7 mars au Public. Un seul en scène qui dénonce les populismes; un cri d’alarme jeté sur scène, comme dans la Grèce antique. Il était à Valence la veille, à Athènes ce vendredi. Mais avant de se jeter dans l’arène, il a bien voulu accompagner Michel Draguet, directeur des Musées Royaux des Beaux-Arts, à une visite en mode express. « Ces œuvres sublimes portent la trace des beautés du monde, mais porte aussi la trace des guerres qui ont déchiré l’Europe. »

On vous a vu sur des terrains hostiles comme la Bosnie, l’Afghanistan, la Libye, la Géorgie. Pourquoi l’Europe vous intéresse-t-elle aujourd’hui?

Parce que l’Europe est devenue un terrain hostile à sa manière. Je crois qu’il y a aussi le feu à la maison Europe. Lorsque je regarde en arrière et que je me demande ce qui n’a pas marché, je me dis que finalement, ma génération, les suivantes, ont pêché par paresse, c’est-à-dire par optimisme. Il y a eu, depuis une cinquantaine d’années, une sorte d’optimisme historique qui fait que nous pensions, et que nous pensons toujours, que l’Europe, quoi qu’il arrive, se fera. Et qu’elle est tellement inscrite dans l’Histoire, qu’elle ira au bout nécessairement.

Comment persuader les citoyens dans leur ensemble que le projet européen est le meilleur qui soit ?

C’est le grand débat entre la volonté de savoir et la volonté d’ignorer. Il y a beaucoup de gens qui ne veulent pas savoir. Il y a une passion de l’ignorance qui est très vive. Sur l’Europe, quiconque veut savoir, un peu, ne peut pas ne pas savoir que l’Union européenne a fait que, pour la première fois depuis 70 ans, il n’y a plus eu de guerre en Europe. Les guerres ont eu lieu en Bosnie et en Ukraine. Elles ont eu lieu là où l’Europe ne s’était pas faite, là où elle restait vulnérable aux folies extérieures – celle de Milosevic, puis celle de Poutine.

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Ce n’est pas difficile de savoir que l’entrée dans l’Union européenne a toujours signifié, pour l’immense majorité des citoyens, une hausse très considérable de leur niveau de vie. L’Europe est une source de prospérité. Nier cela, c’est entretenir le révisionnisme et les « fake news ».

La vérité, c’est aussi que l’Europe est loin d’être ce corset qu’on l’accuse d’être. Elle est loin d’être cette bureaucratie soviétique que les ennemis de l’Europe, les lepenistes, les wildersiens, les anti-européens flamands vous disent. L’Europe a été, au contraire, une grande pourvoyeuse de droit.

Malheureusement, les gens ne veulent pas toujours savoir, c’est pour ça que les « fake news » se répandent. Car l’ignorance nourrit d’autres passions fondamentales: la haine, le ressentiment, le désir de casser, le désir de se suicider.

Dans une lettre que vous avez publiée dans Libération aux côtés de 30 écrivains, dont des prix Nobel, vous parlez du populisme. Comment détourner leurs sirènes et faire entendre raison à ceux qui, comme vous dites, préfèrent ignorer?

Plusieurs moyens. Par exemple, quand cette population-là vote pour le pire, le racisme, l’antisémitisme, la haine, quand ils sont encore minoritaires, je pense qu’il faut leur dire: on ne tiendra pas compte de ce que vous dites.

Ce n’est pas très démocratique…

Si, c’est démocratique. C’est ce qu’a fait Pierre Mendès France. Au moment de son investiture comme président du Conseil, il avait prévenu les communistes: « Vous pouvez voter, je ne comptabiliserai pas vos voix dans ma victoire« . Si, c’est démocratique. On a parfaitement le droit de dire à une partie de l’électorat: « Ne perdez pas votre temps; les voix de la haine, de l’antisemitisme, du racisme, ne seront pas entendues. »

Et si cet électorat devient majoritaire…

Quand Jean-Marie Le Pen était à 20-25%, quand le parti communiste était au même niveau, j’étais partisan de leur dire à tous les deux: « Il n’y a pas de réponse à la question que vous posez. On n’y répondra pas. »

N’est-ce pas cela justement qui alimente le ressenti d’une frange de la population: quoi qu’ils disent, ils savent que leur voix ne comptera pas…

Je ne crois pas. Je crois que c’est le contraire. Tant qu’on a qu’on a dit aux gens du Front national: « Il n’y aura pas d’alliance, vous ne serez pas au gouvernement, votre vision du monde ne sera pas prise en compte« , les gens ont tout de même hésité à voter pour eux.

…mais les partis extrêmes jouent avec cet ostracisme…

Tant qu’on a tenu ce discours, beaucoup de gens ont voté utile. C’est ce qui s’est passé jusqu’à présent. C’est ça qu’il faut dire aux gens. C’est comme ces pays qui sont dans le périmètre de l’Union européenne mais qui en bafouent tous les principes et toutes les valeurs. Je pense que si nous avions des responsables européens avec un peu plus de caractère, on pourrait dire au peuple hongrois ou au peuple autrichien: « Votez pour qui vous voulez, mais sachez qu’il y a des traités, une Constitution, vous pouvez vous exposer à des sanctions provisoires, une mise sur la touche momentanée, etc. »

Il faut que les gens prennent leurs responsabilités. Je suis pour dire aux Hongrois: « Sachez que votre chef, Monsieur Orban (c’est ce qui s’est vaguement passé mercredi – vaguement parce qu’on n’a pas été assez courageux), sa voix, à l’intérieur du concert européen, sera marginale, inaudible. »

Mercredi, il a été exclu de son parti, le PPE…

À moitié seulement. Et pas des institutions communautaires. Les gens qui votent extrême, les gens qui veulent casser les symboles de la République, qui prennent plaisir à provoquer les forces de l’ordre et les frapper, à haïr les Juifs…

… vous parlez des gilets jaunes…

Par exemple. Il faut que ces gens-là sachent qu’ils se mettent au ban de la République. Même s’ils sont nombreux.

Donner au peuple l’accès à la parole comme le grand débat en France est-il une bonne chose?

Bien sûr. Surtout lorsqu’on le fait comme l’a fait Macron. Et il a été extrêmement courageux. Il a dit: « Vous avez des idées, donnez-les. Vous avez des questions, posez-les. Mais attention, il y a un cap. Et je n’en dévierai pas. Si vous avez des enrichissements, et vous en avez certainement parce que je crois en l’intelligence collective, je prends. »

Évidemment, ça n’a pas fait plaisir. Mais l’attitude qui consiste à dire, à l’intérieur de ce cadre, venez à moi, que fleurissent les Cents Fleurs de l’inventivité collective, c’est formidable, c’est la démocratie. La démocratie, c’est deux choses. Ce n’est pas seulement la parole au peuple. C’est la parole au peuple sous condition de respect des minorités, de tenir en lisière la haine dont nous savons depuis Caen et Abel, depuis Sigmund Freud, depuis d’autres, qu’elle est l’ordinaire du genre humain. Le peuple est souverain, bien sûr. Mais tous les souverains ont des limites à leur souveraineté. La démocratie, c’est donc la voix du peuple. Cette voix est souveraine. Mais elle ne peut pas être despotique, ou fasciste, ou cruelle avec les pauvres, etc.

Certains disent qu’avec les réseaux sociaux qui donnent des caisses de résonance énorme à n’importe qui, nous avons aujourd’hui trop de démocratie. Êtes-vous d’accord?

Non. Les réseaux sociaux, c’est deux principes. Le premier, c’est que chacun a droit à la parole: l’expert comme le non-expert. C’est un progrès incontestable de la démocratie et il n’y aura jamais trop de démocratie. Mais, avec internet, est né un problème. Toutes ces paroles, cette poussière de nouvelles paroles, cette germination infinie, enthousiaste, exubérante, a fait que chaque parole, soudain, a été réputée avoir non pas un droit égal à s’exprimer, mais avoir un droit égal à exprimer la vérité.

Le problème n’est pas que chacun a le droit de parler, c’est qu’il puisse devenir interdit de dire qu’il y a des paroles supérieures à d’autre: la parole de l’expert en physique nucléaire, s’il parle de la constitution des particules d’un grain de poussière, devrait pourtant être plus autorisée que la mienne. La parole de celui qui a étudié l’histoire des liens complexes qui unissent le Royaume-Uni à l’Europe, sa parole devrait avoir plus de valeur que celle de Nigel Farage, qui a juste décidé, un matin en se réveillant, que l’Angleterre devait « take back control« . Le problème, ce n’est pas le rapport de chacun à la parole, c’est le rapport de chaque parole à la vérité.

Dans votre pièce de théâtre, vous prônez un revenu universel…

Dans ma pièce de théâtre, je fais trois propositions concrètes, dont je sais que l’application concrète ne se fera que dans le cadre de l’Europe. La première: je suis partisan d’un revenu minimum universel, proposition de Benoît Hamon, le candidat socialiste à la dernière présidentielle. C’est devenu élémentaire, au degré de richesse que connaissent nos sociétés, qu’il n’y ait plus personne qui dorme dans la rue.

Deuxièmement, je suis pour l’impôt sur la fortune. Pour ne rien vous cacher, je le paie. Je le payais sous son ancienne forme, je le paie sous sa nouvelle forme. Ma position, en tout cas, c’est qu’il est normal que les gens qui ont beaucoup, rendent un peu. Mais ça passe par l’Europe.

Troisièmement, je suis pour une nouvelle forme de quantitative easing. La Banque centrale européenne a inondé de liquidités les marchés depuis la crise financière. Je suis pour un quantitative easing du pouvoir d’achat. Sous diverses formes: des prêts à très longs termes, etc. On peut réfléchir…

C’est ce que les Etats-Unis ont fait, et ça a créé la crise des subprimes…

Le problème des démocraties, c’est qu’il n’y a jamais de solution miracle. Toute solution est vacillante, elle porte une nuée qui elle-même peut se transformer en orage. Et si on revient aux gilets jaunes, je distingue deux choses: leurs revendications, celles intelligibles, étaient justes par définition: les gens qui veulent plus d’argent, ou qui demandent plus de droit, c’est toujours juste. En revanche, dès le premier jour, il y avait des dimensions nauséabondes, voire fascisantes, dans ce mouvement. Je l’ai écrit le premier samedi. Ce qui m’a frappé et qui a fait que pour la première fois de ma vie, je ne me suis pas senti en phase avec un mouvement social, c’est que je n’ai pas vu la foule des gilets jaunes dire: « Des éléments extrémistes infiltrés se sont livrés à des actes inacceptables. Nous nous en désolidarisons. » Pourtant, ç’aurait été facile de le faire, ils passaient leur temps sur les plateaux de télévision, ils avaient les réseaux sociaux où ils auraient pu propager: « Not in our name. »

Source lecho

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