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Filles accueillantes, argent facile, fêtes sans fin… Des centaines de jeunes de banlieue s’installent à Phuket, en Thaïlande, pour y trouver une vie plus simple. Loin des préjugés dont ils souffrent en France.

« Ici, c’est le Koh-Lanta de la banlieue. » Seth Gueko a la petite phrase qui fuse. Il est minuit à Phuket. Le rappeur trash et gouailleur règne en maître au Vegas, l’un de ses bars à filles, situé sur Bangla Road, la rue la plus chaude de l’île thaïlandaise. Le trentenaire est accoudé au comptoir de son établissement. Il contemple sa réussite, à 13 000 kilomètres de sa banlieue natale de Saint-Ouen-l’Aumône (Val-d’Oise). Avec sa personnalité atypique, sa boule à zéro et ses tatouages, Seth Gueko est devenu le héros des lascars français installés à Phuket. Son succès en a inspiré plus d’un. « Je suis devenu un modèle pour certains », lâche-t-il. Sur une longue table en U se trémoussent des jeunes femmes en mini short rouge à paillettes et talons aiguilles, les yeux dans le vide. Parfois, un petit sourire illumine leur visage, adressé aux clients, uniquement des Français au look de banlieusards. Des copains de Seth pour certains, des fans ravis de l’approcher pour d’autres. La musique est à fond, les cocktails coulent à flots. A l’entrée, Seth serre des pinces à tout-va, salue ses « petites bêtes auxquelles on s’attache », en parlant de ses fans. La fête durera toute la nuit. Comme les suivantes. Pour lui, pas de doute, Phuket, c’est « le Miamidu pauvre ».

Seth Gueko (à gauche) avec sa tribu dans l’un de ses bars à filles de Bangla Road, la rue la plus chaude de Phuket. © Moland Fengkov

TOUT ÇA POUR 750 EUROS PAR MOIS À DEUX, LE PRIX D’UNE CHAMBRE DE BONNE À PARIS !

Un millier de Français vivent aujourd’hui à Phuket, dont de très nombreux jeunes des cités ou des quartiers populaires. Loin de leurs tours d’immeubles et d’un horizon économique déprimants, ils rêvent d’un avenir meilleur. Ici, les locaux les appellent les farang set. On les croise à tous les coins de rue : shorts à fleurs, crânes rasés, maillots de foot, peaux métissées. Davy, 32 ans, vient tout juste de débarquer. Et il n’imagine pas une seconde repartir. Il s’est déjà trouvé une petite amie et habite avec son meilleur copain dans un condominium, un « condo », immeuble ultramoderne, sorte de ghetto pour riches avec gardiens, caméras de surveillance, salle de sport et piscine sur le toit. « Tout ça pour 750 euros par mois à deux, le prix d’une chambre de bonne à Paris ! » Entre deux plongeons, il se demande « comment faire en sorte que le rêve dure ».

Ce rêve, Seth Gueko l’a rendu permanent. Dans son morceau Farang Seth, il scande : « J’suis avec mes Chocolate Men, mes Arabic Men / Et on traîne nos semelles / Mec, c’est l’retour du Farang Seth / Belek si la masseuse veut t’mettre une phalangette ! » C’est en 2009 que le rappeur découvre la Thaïlande « sur un coup de tête, avec un pote ». Il est tout de suite « séduit par le nombre de choses à faire et l’accueil défiant toute concurrence des autochtones ». Pragmatique, il voit aussi rapidement la Thaïlande comme « un bon moyen de faire de l’argent vu le nombre de Français sur place. Et puis, je ferai pas rappeur jusqu’à 40 ans. » Il vit désormais dans un 90 mètres carrés luxueux avec son épouse thaïlandaise et leur fillette, et gère trois bars. Dans ses clips, il livre une vision très trash du pays : ladyboys, drogue et sexe constituent son fonds de commerce musical. Il a fait du quartier de Patong son territoire, temple du commerce et de l’artificiel « où, avec un peu d’argent, tout est possible ».

POUR LUI COMME POUR TANT D’AUTRES, LA PREMIÈRE RICHESSE DE PHUKET, CE SONT LES FILLES.

Le Phuket Way of Life, Raoul*, 26 ans, le connaît bien. Il passe la moitié de l’année ici et l’autre moitié à Toulouse, dont il est originaire et où il était soigneur animalier spécialisé dans les reptiles. « J’avais un CDI, une maison en location, une bonne paye, une copine depuis quatre ans. » Il y a deux ans, un copain lui raconte son périple en Thaïlande. Il le rejoint « direct ». « Il m’a vanté la bonne ambiance, le climat, le pouvoir d’achat. » Casquette vissée sur la tête, il est aujourd’hui un habitué du Vegas, le bar de Seth. Sur son bras, un tatouagePatong City Gang, titre d’un morceau du rappeur. Gravé dans sa peau, pour « marquer un épisode de sa vie », version Thug Life de Tupac. « C’est à Patong que j’ai passé les plus grosses soirées de ma vie, à finir n’importe où avec n’importe qui. » Pour financer sa double vie, Raoul vend de l’herbe chez lui, à Toulouse. De quoi payer ses virées thaïlandaises. Et ses multiples rencontres.

 

©Moland Fengkov

Pour lui comme pour tant d’autres, la première richesse de Phuket, ce sont les filles. Qu’elles soient debout sur les tables ou en Bikini sur les plages. « Les mecs viennent chercher de l’amour. Pas du sexe. De l’amour », insiste Seth. Dans les cités, pas facile de trouver l’âme sœur. Les codes empêchent les rencontres : mauvais crew, fille de, sœur de, il est plus dur qu’ailleurs de se maquer. Raoul comprend aussi « le mec qui galère avec sa femme depuis vingt ans, qui s’est fait jeter comme une merde et qui, ici, trouve un peu de réconfort ». Il annonce, fier : « J’ai cinquante contacts dans mon téléphone. Si je veux, je peux avoir une fille tout de suite ! »

« Dans ma cité, tout le monde parlait de la Thaïlande. Moi aussi, j’ai eu la piqûre. » Dans son bar à chicha, au milieu des volutes, Florian, 32 ans, savoure le chemin parcouru depuis qu’il a été «piqué ». Lui, ce ne sont pas les filles qui l’ont aimanté. C’est le business. Ce natif d’Aubervilliers a ouvert ce petit établissement cosy sur la Nanai Road, nouveau repère de Français. Son rêve originel, c’étaient les Etats-Unis. Mais devant les difficultés pour obtenir une carte verte, il s’est rabattu sur la Thaïlande. Tant mieux : il est dingue du pays. « Après mon premier séjour, quand je suis rentré en France, j’ai fait unedépression. Le sourire et la simplicité des gens me manquaient. J’avais un boulot, j’étais électricien, je gagnais bien ma vie, mais j’avais perdu le sens des choses. Il fallait que je reparte. » Il démissionne, prend son billet d’avion et débarque avec sa valise. Il se laisse un an pour réussir, fait la fête comme jamais, s’ouvre alors qu’il était renfermé, et ne se voit pas du tout repartir : il se sent enfin libre.


POUR RÉUSSIR, IL A EU BESOIN D’UN « PAPA ». UN THAÏLANDAIS QUI L’A PRIS SOUS SON AILE ET LE PROTÈGE : IL EST TRÈS AMI AVEC LES POLICIERS.

Il rencontre Mohamed et investit avec lui à 50-50 dans un hôtel. « On a bien revendu, et on a pu ouvrir notre bar à chicha. » Bonne idée : ces établissements cartonnent dans les quartiers populaires de France… et de Thaïlande aujourd’hui. Ses clients ? Surtout des mecs de cité. « Je connais leurs codes. Quand tu les respectes, ça se passe super bien. En plus, en vacances, ils font moins les chauds, ils sont plus relax. Et, contrairement aux familles, ils dépensent sans compter. Même si on sait comment ils ont gagné cet argent. » Une manière de souligner l’illicite, à demi mot. Pour réussir, il a eu besoin d’un « papa ». Un Thaïlandais qui l’a pris sous son aile et le protège : il est très ami avec les policiers. « Il faut bien s’entourer. Les Thaïlandais ne plaisantent pas avec le business… »

Au soleil et loin de l’Hexagone, ces jeunes Français ont enfin la sensation de progresser socialement. Et de mieux vivre leurs identités. Farid, 33 ans, a ouvert son propre restaurant halal, le Green Ice 2. Diplômé d’une école de commerce, il pose un regard lucide et aiguisé sur Phuket. « Ici, tout s’achète, tout se vend. C’est la loi de l’offre et de la demande. Et les “gens de cité” répondent parfaitement à ce principe. Ce sont les meilleurs consommateurs qui puissent exister, avec leur consumérisme exacerbé », analyse-t-il. Pour lui, quand ils arrivent en Thaïlande, « ils laissent très loin leur crise identitaire ». Au Green Ice 2, ses clients sont à 80 % des Français de banlieue. « Chez moi, c’est un peu l’ambassade franco-maghrébine. Beaucoup ne viennent pas que pour manger mais aussi pour retrouver du lien social. Ce ne sont pas des aventuriers. Ils ont peur et il faut les rassurer. »

© Moland Fengkov/Jackson, Amine et Raphaël sont venus, eux aussi, goûter au « rêve thaïlandais ».

Ce midi, on croise deux copines infirmières, voiléesAu menu : poulet à la crème et gratin dauphinois. Le vendredi, c’est couscous. Le tout, halal. Farid assume : « Certains viennent en Thaïlande pour pratiquer leur religion beaucoup plus facilement qu’en France. Il y a 30 % de musulmans à Phuket, et beaucoup plus de mosquées que de discothèques. »

« QUAND LE SOURIRE DISPARAÎT, LE COUTEAU N’EST JAMAIS LOIN », MENACE UN PROVERBE LOCAL. LA CHUTE PEUT ÊTRE BRUTALE.

La médaille thaïlandaise a son revers. « Quand le sourire disparaît, le couteau n’est jamais loin », menace un proverbe local. La chute peut être brutale. « Les gens qui s’installent rapidement, c’est souvent une fuite en avant, avec un projet mal construit, alerte Farid. L’amateurisme est à son paroxysme. » L’afflux de Français fait flamber les prix. Laurent, le comptable et fidèle acolyte de Seth Gueko, confirme : « L’immobilier a littéralement explosé, près de 10 000 euros le mètre carré à la vente ! » Plus cher qu’à Paris, dans un pays où le salaire moyen est de 300 dollars. Laurent est formel : « Il est plus facile de se perdre à Phuket que d’y réussir. L’alcool, la plage, les filles à gogo… C’est tentant. » La mafia rôde, les fonds ne sont pas toujours propres. « Les autorités ne vérifient pas d’où viennent les investissements », assure Seth. Un officiel français, sous couvert d’anonymat, prévient : « La Thaïlande est un pays facile pour blanchir de l’argent. C’est un refuge de fugitifs et un endroit de choix pour ceux qui veulent commettre des infractions. »

CES DERNIÈRES ANNÉES, PHUKET EST DEVENUE LE NOUVEAU CENTRE DE LA CRIMINALITÉ FRANÇAISE EN THAÏLANDE.

Ces dernières années, Phuket est devenue le nouveau centre de la criminalité française en Thaïlande, assure cette même source. « Une infime partie des Français ternit l’image de l’ensemble. Notamment ceux qui roulent sans casque sur des gros scooters. » Ici, on dit qu’il faut « nettoyer » derrière les farang set. « Le touriste français fait du bruit, ne dépense pas d’argent, et croit connaître la Thaïlande avant même d’y avoir mis les pieds ! » balance Farid, goguenard.

Dans les rues de Patong, la désillusion rôde. Raoul, pourtant grand fan de ce paradis artificiel, commence à se lasser. Lui qui restait des mois entiers estime maintenant qu’ « une ou deux semaines, ça suffit ». Il a adoré visiter les régions rurales du Nord, où il a eu le sentiment de découvrir une autre facette du pays. Il montre avec entrain des photos de lui en train de pêcher, simplement, avec des locaux. Non, il ne reviendra pas en France, lassé de « l’égoïsme et de la connerie des gens » et compte s’installer en Asie, « une fois qu’il aura fait beaucoup d’argent, pas juste quelques billets ». Sur Phuket, il est partagé. « Ici, je vois toujours les mêmes nanas qui dansent sur le comptoir. Elles s’enquillent un litre de tequila par soir, certaines n’ont même jamais vu la plage car elles dorment la journée. C’est triste. Phuket, c’est le paradis et l’enfer. »

* Ce prénom a été modifié.

Delphine Bauer

Source neonmag

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