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« Beaucoup de personnes âgées de plus de 70 ans ont été refusées à l’hôpital par manque de lits ! Une enquête du journal Marianne confirme le scandale d’Etat que j’avais dénoncé, mais que le Gouvernement a nié. Pour que cette indignité ne se reproduise jamais, doublons le nombre de lits en réanimation ! »

« Des personnes âgées auraient probablement pu être sauvées » : le refus d’hospitalisation de résidents d’Ehpad, dernier tabou du Covid

Certains résidents d’Ehpad ont été livrés à eux-même et aux moyens limités de leurs établissements. – AFP
Pendant plusieurs semaines, certains résidents d’Ehpad malades du Covid-19 ont été refusés par les services d’urgence, faute de place. Une perte de chance qui illustre l’échec des pouvoirs publics à protéger l’ensemble de la population.

Le sujet est tabou. Il illustre l’échec des pouvoirs publics à protéger l’ensemble de la population française de la même façon face au coronavirus. Jusqu’à présent, au sommet de l’Etat, on s’était d’ailleurs toujours abstenu de communiquer sur des pratiques de ce type. Il n’empêche, aujourd’hui, les acteurs de terrain interrogés par Marianne sont unanimes : pendant près d’un mois, jusqu’à la dernière semaine de mars, certains centres de régulation du Samu ont refusé d’hospitaliser nombre de résidents d’Ehpad. Réduisant ainsi leurs chances de réchapper du Covid-19. « Dans beaucoup de nos établissements, le Samu ne venait plus, raconte Isabelle Jallais, déléguée FO au sein du groupe d’établissements de santé privés Korian. J’ai eu des collègues infirmières en pleurs au téléphone. Avec des résidents qui mouraient dans leur chambre et pour lesquels on ne pouvait rien…»

Florence Arnaiz-Maumé, secrétaire générale du Synerpa, le syndicat professionnel des Ehpad privés, confirme elle aussi : « Dans le Grand Est, en Bourgogne-Franche-Comté, pendant trois semaines, puis en Ile-de-France et dans d’autres régions, certes moins longtemps, le 15 a refusé d’hospitaliser nos résidents à de très nombreuses reprises. Ce n’est allé mieux qu’à partir du 21 mars, quand Olivier Véran a enfin réalisé ce qui se passait et a tapé du poing sur la table contre les ARS (agences régionales de santé)… » Son syndicat a demandé ses adhérents de conserver trace de tous les refus… «Certains jours, il fallait des heures et des heures pour obtenir le SAMU », confie-t-elle aussi.

Le journal de bord du Professeur Pascal Meyvaert, intervenant dans deux Ehpad du Bas-Rhin, publié dans le Journal du médecin coordonnateur daté d’avril 2020, constitue un des témoignages les plus édifiants de cette période. « La situation est tellement grave dans le Grand Est que le CHU de Strasbourg nous a dit que les personnes en GIR 1, 2 et peut-être 3 ne seraient plus admis aux urgences », écrit-il à la date du 16 mars, la veille du confinement. En jargon médical, les GIR 1, 2 et 3 désignent des états de dépendance décroissants. Le GIR correspond à une « personne confinée au lit ou au fauteuil, dont les fonctions mentales ne sont pas totalement altérées et dont l’état exige une prise en charge pour la plupart des activités de la vie courante ». Quand aux GIR 3, ils renvoient à des patients qui ont « leur autonomie mentale, partiellement leur autonomie locomotrice, mais qui ont besoin plusieurs fois par jour d’une aide pour les soins corporels » .

« Ce serait catastrophique »

A ce moment-là, le gouvernement a-t-il conscience de la gravité de la situation en Alsace ? Pas sûr. Ce même lundi 16 mars, Jérôme Salomon, le directeur général de la santé, évoque seulement sur France Inter l’hypothèse de tris de patients en service de réanimation et en parle au conditionnel, comme d’un éventuel drame : « Ce serait catastrophique qu’on en arrive à trier des personnes, nos proches, en disant ‘on ne peut plus prendre cette personne en réanimation parce qu’il n’y a plus de place’ ». Or, un patient « refusé » d’un service de réanimation peut tout de même être soigné dans un autre département de l’hôpital. La différence principale est qu’il ne bénéficie pas d’un appareil d’assistance respiratoire. L’histoire que racontent nos témoins est différente : de nombreux patients résidents d’Ehpad n’ont pas eu accès du tout aux soins hospitaliers. Ils étaient livrés à eux-mêmes… et aux moyens limités des établissements pour personnes âgées.

Auprès de Marianne, Pascal Meyvaert confirme d’ailleurs que le « peut-être » évoqué par le CHU de Strasbourg pour les patients GIR 3 s’est confirmé, et que certains malades ont rapidement été exclus de l’hospitalisation, par manque de place. « Au bout d’un moment, on avait tellement l’habitude qu’on nous refuse des patients qu’on pensait à peine à appeler le Samu », se rappelle le médecin, qui officie également en tant généraliste. Puis, la situation a encore empiré. « Le dernier samedi de mars, on m’a refusé une patiente de 52 ans, sans co-morbidité, qui avait beaucoup de mal à respirer », révèle-t-il. A ce moment-là, des malades de plus de 70 ans n’avaient plus aucune chance d’être hospitalisés.

« Il y a des personnes âgées qui auraient probablement pu être sauvées », estime Florence Arnaiz-Maumé, sans que leurs familles, pour l’heure, soient en mesure de le réaliser. « Il n’y a jamais eu au niveau national de consignes qui auraient indiqué : ‘On n’hospitalise pas les personnes des Ehpad’ », proteste Monique Iborra, députée LREM, récemment chargée d’un rapport sur la crise dans ces établissements, balayant une rumeur diffusée sur certains sites. La parlementaire reconnaît toutefois que « dans le Grand Est et en Ile-de-France, les soignants ont vécu un tsunami et il est possible que des services aient dit : ‘Là, on ne peut pas’ ». Le 29 avril, plusieurs professionnels du secteur, dont Florence Arnaiz-Maumé et Pascal Meyvaert, ont confirmé leur version devant les députés de la commission des affaires sociales.

« On est à une place près »

Jusqu’alors, seul Martin Hirsch, le patron de l’Assistance publique-Hôpitaux de Paris (AP-HP), avait osé effleurer ce sujet des refus d’hospitalisation. Et c’était pour raconter comment ses structures franciliennes avaient réussi à les éviter, in extremis, le 31 mars. « A 16h, on me dit : on est à une place près (…) Vers 1h du matin, le responsable de la cellule de régulation m’appelle et me dit : ‘là j’ai un patient que je ne sais pas où mettre, il est dans un camion, on ne sait pas où le mettre’. (…) Il a essayé d’appeler les autres de garde, et on lui a trouvé une place », a-t-il confié à BFMTV le 20 avril.

Quant aux critères de « tris » entre les patients, plusieurs sources retiennent de leurs échanges avec les services de régulation des hôpitaux que l’âge seul a aussi pu, dans certains endroits, être pris en compte. Un document en possession de Marianne montre que, au plus fort de la crise, cette unique donnée de l’âge a pu être déterminante, plus particulièrement concernant les services de réanimation. Il émane de l’équipe de l’hôpital de Longjumeau, en Essonne, dans le sud de la région parisienne. Ce document s’intitule « prise en charge des patients suspects du Covid 19 » et rend compte d’une réunion qui a eu lieu le 23 mars en présence de six médecins du centre hospitalier : un pneumologue, trois réanimateurs, un urgentiste et un médecin généraliste. Une série de critères de « non hospitalisation » sont détaillés. En clair, des barrières pour fermer la porte de l’hôpital à certains malades.

En tête de liste, l’âge supérieur à 70 ans, associé à une série de « co-morbidités isolées » comme des insuffisances respiratoires chroniques, des insuffisances cardiaques, des cirrhoses avancées, des antécédents cardio-vasculaires, du diabète et de l’immuno-dépression. Plus loin, souligné en jaune dans le texte, le document se penche aussi sur les critères de « non-réanimation », autrement dit des critères qui suffiraient à barrer la porte de la réanimation à des patients dont l’état de santé serait dégradé à cause du virus. En rouge souligné : âge supérieur à 75 ans. En une phrase, les médecins de Longjumeau, ce 23 mars, envisagent de ne pas admettre en réa les plus de 75 ans. Même barrière pour les patients âgés entre 70 et 75 ans, mais qui présenteraient aussi des « co-morbidités lourdes ». Combien de personnes âgées ont-elles été concernées ? L’hôpital a-t-il refusé des hospitalisations ou des transferts en réanimation pour de simples facteurs d’âge ?

« Ces critères d’âge ont pu jouer »

Interrogé par Marianne ce jeudi 14 mai, Cédric Lussiez, le directeur du centre hospitalier, atteint de Covid-19 lui-même durant cette période et soigné avec succès dans son propre hôpital, est embarrassé. « Je ne connaissais pas ce document, le sujet me parait délicat, même si, il ne faut pas se le cacher, des critères d’âge ont pu jouer », réagit-il à chaud. L’usage médical est toutefois de faire de l’âge un critère parmi d’autres, pas le seul juge de paix de l’admission. Cédric Lussiez promet de mener son enquête. Le soir même, il s’explique par mail. Le document émane bien de son hôpital et bien été élaboré à la date du 23 mars par une équipe médicale, « sur la base des recommandations régionales parues le 19 mars ». Vérifications faites, le document du 19 mars rédigé par l’ARS d’Ile-de-France évoque bien sur une série de critères dans la prise en charge des malades, mais s’il évoque des critères « d’âge » devant être pris en compte, se garde de mentionner lesquels…

Cédric Lussiez admet que ce scénario était « un scénario catastrophe » dont les règles « choquaient évidemment les médecins concernés » de l’hôpital de Longjumeau. Mais dans les faits, assure le directeur, il n’a jamais été appliqué. « Car nous avons immédiatement pu ouvrir dix lits de réanimation supplémentaires à l’hôpital voisin d‘Orsay », affirme-t-il. Cette ouverture in extremis aurait permis « de ne pas récuser des patients sur des critères d’âge », certifie Cédric Lussiez. « Mais sans cette ouverture, nous aurions dû appliquer ces règles », admet-il aujourd’hui.

C’est dire si à Longjumeau, il s’en est fallu d’un cheveu pour que des patients de plus de 75 ans n’aient pas leur chance en réanimation… Combien d’hôpitaux en France ont opéré la même sélection ? Faudra-t-il y voir une entorse à la règle de l’égalité des soins ? En tout cas, une tache se profile sur le système hospitalier français, réputé parmi les « meilleurs », mais qui dans ces jours tragiques de mars 2020, refusant des patients en provenance d’Ehpad, n’a pas été capable d’accueillir tout le monde.

 

Un scandale d’Etat ! Je viens d’interroger la Secrétaire d’Etat à la Santé sur les refus de soigner des personnes âgées de plus de 70 ans dans certains hôpitaux, par manque de lits. Sa réponse : « votre question ne mérite pas… euh n’appelle pas, pardon, de réponse aujourd’hui ».

Source : Profession Gendarme

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